La musique de And So I Watch You From Afar s'apprécie avec le temps, cela est certain. Un temps avec lequel les anglais semblent toujours vouloir jouer tant et si bien que chacune de leurs offrandes est d'une richesse et d'une surprise sans égale qui rend génial ce groupe d'exception. Le premier album, éponyme, avait conquit son monde et déferlé sur une scène qui commençait à manquer singulièrement de formations de tête, avec des cojones et de la tronche. Et les cojones de And So I Watch You From Afar sont des montgolfières, remplies d'un air vivifiant et frais qui se renouvelle encore avec ce Gangs, deuxième album des allumés mangeurs de steak à la menthe.
La première impression est toujours la bonne avec le groupe anglais et elle se fait généralement par le visuel. La pochette de ce Gangs déçoit face à celle du premier essai, complètement barrée, mais elle est le signe de beaucoup de changements intervenus dans leur musique. Si This Is Our Machine And Nothing Can Stop It présentait un char d'assaut-château fort indestructible, c'était pour la simple et bonne raison que les titres qui jalonnaient cet EP faisaient dans le monstre ; si le premier album était représenté par une sorte de peinture hallucinée, c'était parce que les morceaux qui habitaient l'antre de l'opus avaient été composés sous psychotropes. Et on pourrait faire une liste pour leur single et EP suivants mais vous l'aurez compris, And So I Watch You From Afar sait imager sa musique. Et pour Gangs, elle est synonyme de symétrie et de perfection.
Pour autant, Gangs n'est pas parfait et ce même s'il regorge de prouesses musicales toujours aussi poussées de la part des anglais. En effet, il est trop court, par rapport à son prédécesseur et ne rassasie qu'en partie ; une question de point de vue bien sûr, tout dépend de la gourmandise de l'auditeur. Et il y a de quoi régaler dans Gangs, avec des titres qui figurent déjà dans le top de leurs compositions comme « Think:Breathe:Destroy », qui transpire le désaxé et la folie et dont les gouttelettes de sueur ne touchent jamais terre. Toujours dans le contraste élévation/destruction, And So I Watch You From Afar remplit son quota de riffs dérangés, élégants, vivants, poétiques, mécaniques, pachydermiques, malades, aériens et j'en passe. Ce qui est bon à savoir, pour vous autres déjà fan du quatuor de Belfast, c'est qu'ils n'ont en rien perdu de leur verve meurtrière. (et là vous vous dites que j'ai un peu zappé mon listing de défauts qui rendent Gangs non parfait mais en fait...pratiquement pas.)
Gangs est donc dans la mesure, et ce plus encore que l'éponyme. Écoutez juste une seconde l'ambiance disséminée par la première partie du diptyque « Homes », et dites moi que ce son Dub mêlé à la quiétude des Bahamas ne vous fait rien, osez le dire. Le son y est pour beaucoup et comme d'ordinaire celui du quatuor est dantesque, le moindre effet de guitare suffisant pour vous décoller le toupet. Au-delà des effets que procure la musique des anglais – effets que ceux qui les ont déjà écouté retrouveront ici – il s'agit dans Gangs d'un apport non négligeable de petites choses qui font respirer leur son. J'ai parlé de Dub mais il y a aussi une plus grosse part d'éléments Ambient et surtout Indus, qui marquent Gangs de leur empreinte. Déjà entraperçus dans The Letters, ils sont ici fort bien usités et s'accomplissent dans des compositions généralement sans failles. Car même si l'on pourrait reprocher de longs démarrages parfois, force est de constater que l'on ne s'ennuie jamais et qu'ils amènent avec eux une déferlante de Rock à vous décrocher la mâchoire (qui a dit « Homes...Samara To Belfast » ?). Multipliant les plans tordus à plusieurs guitares et les changements de rythme pourtant extrêmement calibrés pour rendre le morceau cohérent, And So I Watch You From Afar maîtrise de plus en plus la démesure liée à son ambition (marier le Post-Rock et le Math-Rock) jusqu'à en faire un style des plus novateurs. Les chœurs sont aussi de retour et qu'il est plaisant d'écouter la longue construction de « 7 Billion People All Alive At Once » se transformer en éclatement de joie contagieux.
Un éclatement de joie qui n'est pas du même acabit que celui, mémorable, ressenti sur « Don't Waste Your Time Doing Things You
Hate », titre culte du premier album mais demeure une bouffée d'oxygène à prendre tout de même. Et pour revenir sur le fait que Gangs n'est pas parfait, il est juste étrange de remarquer que malgré toutes ses qualités, l'opus ne possède pas autant de titres destinés à être cultes que son prédécesseur, la faute peut-être à une surprise en moins face à la découverte. Néanmoins le groupe est toujours surprenant, toujours aussi anti-conformiste, et assure une nouvelle fois une pépite d'or. Si la surprise est quand même moindre (forcément avec le temps) et que l'album est trop court, reste qu'il est rempli de moments de bravoure et de riffs dingues parmi les meilleurs qu'ils aient composé (« Gangs (starting never stopping) ») mais aussi de sonorités qui rendent le rythme très accrocheur (excellente et très Indus « Search:Party:Animal »). Gangs est donc une bombe de plus, un second album indispensable pour le fan de Rock digne de ce nom qui souhaite à la fois planer et s'éclater la tête contre le béton. A la fois dur, doux et dingue, le nouveau cru de And So I Watch You From Afar fait figure de sérum contre l'ennui, tenez le vous pour dit.