Alors que se profile doucement la montée inquiétante et toute en arpèges glacés servant de prélude au titanesque
No Grave Deep Enough, on est soudain repris de ces frissons si familiers. Ceux qui nous ont tant chamboulé durant toutes ces années, au gré des bourrasques soufflées par ces tragédiens gaéliques. Ceux qui façonnent en nous des images inoubliables et bouleversent notre paysage intérieur, depuis que ces irlandais ont décidé en 1987 de mettre en musique leurs passions, leurs peines, leurs joies, mais aussi leurs colères et leurs peurs.
Primordial… Un groupe résolument unique dont l’inspiration ne s’est jamais tarie, dont la flamme passionnelle n’a jamais vacillé, et qui subjuguera une fois encore un auditoire conquis d’avance avec ce splendide
Redemption At The Puritan’s Hand. Un disque plus que jamais animé d’un souffle créatif hors du commun et vecteur d’une palette émotionnelle toujours aussi impressionnante, même si le ton se veut cette fois-ci bien plus grave et sombre. Car comme se plait à le dire le hurleur Alan Averill (aka Nemtheanga), cet opus est celui de la mort, peut-être le plus introspectif de la carrière de
Primordial.
Le groupe a ainsi accentué les climats épais et brumeux. Il les souligne à l’encre noire, tachant l’âme de l’auditeur de sentiments indélébiles, charbonneux et désabusés, mais toujours porteurs de cette même verve contemplative. Très noir donc, on ne se rapprochera pourtant en aucun cas de la furie impulsive et déchaînée du terrible
Storm Before Calm, mais plutôt d’une rencontre fusionnelle entre le côté atmosphérique et torrentiel de
The Gathering Wilderness, et la spontanéité flamboyante de
To The Nameless Dead. Tempétueux mais majoritairement mid-tempos, parfois même lents et monolithiques, les morceaux sont encore plus longs qu’à l’accoutumée, chacun constituant une véritable épopée épique parsemée d’embûches et de rebondissements et révélant toujours le même émerveillement final. Chacun détient cette dualité suprême, où le calme méditatif côtoie le déluge; où la douceur sauvage laisse place au déchaînement implacable des éléments…
Et puis, il y a toujours ce chant si singulier, rocailleux mais sensible, haineux mais résigné, tellement riche et évocateur... Une particularité inestimable qui enveloppe depuis toujours la musique des irlandais tel un écrin, lui donnant définitivement toute son ampleur et sa puissance évocatrice.
S’il semble bien vain de tenter de décrire la magnificence émotionnelle que procure une telle œuvre, on pourra cependant en esquisser quelques contours, en parlant par exemple des harmonies épiques et guerrières du gargantuesque
No Grave Deep Enough, étalant toute sa superbe à travers une flambée d’accords nobles et conquérants. On pourra également citer la montée toute en puissance du magnifique
Lain With The Wolf, dont les marées charrient le corps et l’esprit; dont les vents nous piquent le visage de délicieuses épices celtiques; dont les orages nous assomment à force de rythmes tribaux et hypnotiques... On mentionnera bien sûr la charge furieuse de
Gods Old Snake et la rudesse de ses riffs tourbillonnants et compulsifs; la mélancolie déchirante de
Bloodied Yet Unbowed, ou encore l’intensité dramatique du sculptural
Mouth Of Judas, véritable acte de bravoure sublimé par des arpèges en fusion absolument somptueux et un chant bouleversant de sensibilité et de justesse (certainement l’une des pièces les plus poignantes jamais écrites par ces magiciens)... Enfin, on ne manquera pas d’évoquer les convulsions atmosphériques du cafardeux morceau-titre, qui abat toute sa grisaille tragique par une ambiance plus lourde que le titane avant de déchaîner la foudre et les tempêtes par sa colère tellurique, pour finalement laisser place à l’évocation d'un soleil rougeoyant se couchant sur une terre dévastée.
Les quatre années séparant ce nouveau galet de lave de l'éblouissant
To The Nameless Dead n’ont en rien altéré la rudesse, la détermination et la majesté d'un groupe qui depuis toujours, sculpte son art avec une ardeur passionnelle dans le marbre noir de la stèle de ses aïeux. Des sentiments sans équivalents comme cette hargne, cette noblesse dans la rage et l’aversion, cette désespérance poignante que vient constamment enluminer une clarté folk étincelante et précieuse,
Primordial ne fait que les pétrir, les façonner, les sublimer avec son cœur et ses tripes dans une terre rouge sang. D’album en album, il cisèle avec une foi inébranlable des mélodies incandescentes rougies par les rayons de l’astre de vie, puis balayées et pétrifiées par les ouragans diluviens qui font rage en son cœur. Et toute cette amertume est portée à ébullition par l'expiation solennelle que dicte la voix magnifiquement déclamée du grand Nemtheanga. Une voix criante de sincérité, pleine de rancœur, de rage, et porteuse de tant de souffrance...
Oui, ce nouveau périple au cœur de la tourmente traduit tout cela plus que jamais et convoque à nouveau la magie. Grandeur, dignité, passion, fureur et lyrisme… Autant de sentiments qui imposent finalement le silence, car hurlés avec un tel élan d’honnêteté, retranscrits avec une telle intensité et un tel talent, qu’il devient bien illusoire de tenter d’en illustrer la profondeur par la simple fadeur des mots.
Il faut se rendre à l’évidence :
Redemption At The Puritan’s Hand est encore un disque d’exception, septième témoignage d’un groupe décidément admirable pour lequel chaque nouvelle pierre constitue à elle seule l’édifice d‘une victoire, et revêt des allures de célébration. Une œuvre vibrante et houleuse, massive et ténébreuse, noire mais vivante, désespérée mais chaleureuse... Exceptionnelle une fois de plus…