Comment ont-ils pu...?
C’est consterné et rongé par l’incompréhension, que l’on ne manquera assurément pas de se poser cette douloureuse question durant l’écoute de ce
lllud Divinum Insanus, signant huit ans après un
Heretic plus fade que ses prédécesseurs, le retour d’un groupe que bon nombre d'adeptes attendaient comme le messie. Comment le plus emblématique patriarche du métal de la mort, celui là même qui enfanta des pièces ayant majoritairement contribué à l’édification du temple musical extrême, a-t-il pu avoir la prétention de croire qu’il pourrait ainsi duper des légions de fidèles entièrement acquises à sa cause, et qui lui ont toujours témoigné une indéfectible loyauté ? Comment Trey Azagthoth et ses sbires, ont-ils pu trahir à ce point la confiance d'un auditoire dévoué, qui attendait leur retour avec autant d’impatience et de ferveur ?
Des questions finalement bien vaines qui resteront vraisemblablement sans réponses…
Inutile de se livrer à une énième rétrospective de la carrière de cette formation de légende, dont le patronyme est aujourd’hui éminemment familier, même aux oreilles du plus néophyte des amateurs de brutalité sonore. Ce retour tant attendu de l’ange morbide, véritable instigateur d’un genre auquel il a donné ses plus admirables lettres de noblesse, revêtait pourtant des allures de double célébration: célébration d’une quasi-renaissance après huit longues années de désertion des studios d’enregistrements, et surtout, célébration du retour au bercail du charismatique et ténébreux chanteur-bassiste David Vincent, figure indissociablement rattachée au visage du groupe (que le pourtant talentueux Steve Tucker n’est pas parvenu à faire oublier), et qui avait déclaré forfait en 1996 après la parution du brillant
Domination. Hélas, la cérémonie aura aujourd'hui un goût pour le moins amer…
C’est en effet à un tout autre visage que le groupe va nous confronter ici.
Ce visage, c’est celui de l’esbroufe expérimentale disgracieuse et du furetage mercantile écœurant. Car honnêtement, comment faire preuve d’indulgence à l’écoute d’une telle mascarade, qui après une introduction synthétique kitch au possible et pas même digne d’un mauvais
Mystic Circle, dévoile ses traits hideux dès l’entame du grotesque
Too Extreme! (mauvais titre Indus et gabber étalant sans vergogne ses beats techno-hardcore durant plus de six minutes, aussi consternantes qu’inter"minables")?
Comment contenir son amertume face à des pavés aussi accablants que
Destructos Vs. the Earth/Attack et
Profundis-Mea Culpa, aux odieux relents electro-gothiques ?
Comment garder un regard complaisant sur l’insupportable
I Am Morbid (morceau grossier au calibrage scénique pseudo-fédérateur, affublé d'un refrain mainstream inqualifiable censé déclencher l’hystérie dans les salles)?
Car sous le pédantisme de cette parure crapuleuse faussement novatrice, se dissimule la triste réalité d’un groupe aujourd’hui proprement impotent, et surtout incapable de tenir la distance face à une jeune garde, regorgeant elle, de talent véritable et d’audace savoureuse. Un groupe à bout de souffle, dont le manque de conviction se faisait déjà sentir de manière significative sur le symptomatique
Heretic. Un disque qui demeure pourtant un véritable chef d’œuvre face à ce bouillon de culture aux sonorités bancales et affreusement ampoulées. Impossible de ne pas ressentir ici, la détresse d'un groupe qui tente vainement de masquer toute la vacuité de son inspiration, en s’agrippant lamentablement aux dernières branches rachitiques d’une créativité moribonde. Il le démontre sous un déluge perpétuel d’artifices racoleurs qu’il ne parvient visiblement pas à maîtriser; par une accumulation de clichés qui confèrent à l'ensemble, un sentiment de corruption tout à fait indigne de la part d'une formation d’une telle envergure : bains Industriels au ton aussi déplacé que prétentieux; rythmes techno sans le moindre impact et escapades navrantes marchant sur les plates-bandes de
Marilyn Manson !
Et l’opération de sabotage ne s’arrête malheureusement pas là, le mauvais goût atteignant des hauteurs stratosphériques avec le calamiteux
Radikult, échantillonnage vulgaire et avilissant, constitué d'emprunts de mauvaises tranches de Manson,
Ministry,
Laibach et même Oomph ! Une farce auditive qu’il vaut mieux se résoudre à prendre à la dérision, pour ne pas sombrer dans une colère aveugle et incontrôlée…
Que reste-t-il d’autre ?
Rien qui soit véritablement en mesure de pallier à cette débâcle sans nom. Des morceaux purement Death sans aucune saveur, offrant un bien maigre de lot de consolation. Des titres qui semblent juste avoir été pensés afin de répondre un tant soit peu au cahier des charges réclamé par un genre, que leur géniteurs sont toujours censés représenter. Mais même ici, force est de constater qu’il n’y a quasiment plus rien. Plus le moindre petit frisson se profilant à l’horizon; plus la plus petite flamme passionnelle… Autrefois gargantuesques et pluridimensionnels, les riffs de Trey Azagthoth montrent un groupe en pilotage automatique et qui semble s’ennuyer à mourir, bien plus occupé qu‘il est à tenter de revêtir sa nouvelle peau. La banalité effarante des soporifiques
Existo Vulgoré, Blades For Baal, 10 More Dead et
Beauty Meets Beast, est on ne peut plus révélatrice du désarroi créatif qui habite ces musiciens, autrefois parmi les plus talentueux qui soient, et n’engendre plus que l'évocation d'un champs de ruines artistiques à perte de vue… En fait, seul le valeureux
Nevermore, véritable miraculé au milieu d’une mer de bassesse, parvient à nous faire brièvement sortir la tête de ces eaux croupies grâce à ses riffs percutants et à son ambiance noirâtre, remémorant des heures de gloire désormais bien lointaines.
Au lieu de se délecter d’un nouveau pavé de violence mystique, nous assistons donc impuissants à la déchéance artistique de deux hommes : un Trey Azagthoth qui, non content de présenter une nonchalance manifeste, semble avoir subi l’amputation de quelques-uns de ses doigts d'or, tant ses riffs et solis se révèlent insipides et convenus, et un David Vincent aux expectorations dignes d'un asthmatique, qui s’époumone dans un registre caricatural et forcé des plus insignifiants. Quant à Pete Sandoval, c’est à se demander s’il n’a pas quitté le navire au moment opportun, et dans l’unique but d’échapper à un tel fiasco. Les participations respectives de Destructhor (ex-
Zyklon,
Myrkskog) et du cogneur intérimaire Tim Yeung, sont quant à elles tout simplement impalpables, et ne masquent en rien l’étendue du désastre.
Si
A Grand Declaration Of War de
Mayhem, fut en son temps sujet à moult polémiques et déchaîna les ardeurs des disciples du culte norvégien; si
Reinkaos suscita quant à lui autant d’interrogations que de désillusions, et plongea les fans de Jon Nödtveidt dans un bain de frustration,
Morbid Angel ne parviendra avec cet opus qu’à engendrer dédain et indifférence. On l’écoutera, on le raillera, puis on l’oubliera surtout bien vite. Un disque d’une platitude atterrante, mais pire encore, d’une mesquinerie gratuite et insultante, que le public ne manquera sans doute pas de durement sanctionner, par le biais d’un désaveux qui s’avérera plus que justifié. "Morbid
Angel doit rester Morbid Angel", avait un jour énoncé David Vincent de sa voix grave et sentencieuse… Aujourd’hui, les ailes flétries de cet ange déchu ne laissent plus entendre qu’un faible battement maladif, sonnant le glas d’une intégrité artistique qu’il n’avait jusqu’à présent jamais cessé de revendiquer.
Moderne, accessible et racoleur, cet album sera peut-être en mesure de séduire celles et ceux qui n’ont pas la plus petite notion de l’œuvre globale du groupe, mais une chose est cependant certaine : avec
Illud Divinum Insanus,
Morbid Angel a souillé sa légende de son vivant.