Beaucoup d'artistes ont ce que les fans (ou les chroniqueurs) une "trilogie" d'albums considérés comme très aboutis, ayant une certaine unité, représentatifs du style du groupe, et qui généralement succèdent à des débuts prometteurs et précèdent un déclin artistique. Citons, s'il le fallait,
Slayer,
Metallica,
Bathory...Pour
Marilyn Manson, c'est pareil.
Antichrist Superstar,
Mechanical Animals et Holywood sont ce que le révérend nous a livré de mieux.Cependant, le lien entre ces disques est difficile à percevoir, pour la bonne raison que chacun d'entre eux est un concept album, et ici, il s'agit de raconter l'ascension d'une rock star torturé, depuis son enfance, entre puritanisme et famille malsaine, jusqu'à son intégration dans le star system, en passant par sa révolte sur fond de rock provocateur.
On est avec
Marilyn Manson tout de même, ce qui signifie qu'il s'agit plus de rock indus que de métal, mais pour cet album la différence est peu importante, la violence déployée ici (plus dans les thèmes que dans la musique) est parfois difficile à supporter, surtout lorsque le chanteur parle de son grand père qui mettait en marche un train électrique afin que les autres membres de la famille Warner ne l'entende pas se masturber...Du noir, du très noir avec cet album, de toute évidence le plus désespéré et cruel de Brian Warner (aka Manson).
Le premier cycle de cet oeuvre (car elle est divisé en cycles, comme ça vous le savez) conte l'éveil de Brian Warner, et son dégoût des valeurs puritaines américaines. Glauque et sombre, ce cycle commence avec la première piste et s'arrête avec l'über sordide Tourniquet, où, malgré des arrangements relativement soft par rapport à ce qui se faisait en Europe à cette époque, on sent toute la noirceur de ce qui se cache derrière les belles façades des banlieues américaines:hypocrisie, frustration et déviance sexuelle. De manière crue l'auteur démonte chacun des mythes US mis en valeurs par les adultes qui l'ont encadré durant son enfance, à commencer par la religion (avec The Beautiful People) mais aussi la famille, l'amour de son prochain...
La deuxième partie est sans doute la plus intéressante.C'est le vrai coeur de l'album, méchant et violent, un mode d'emploi de la rock star "alternative" et provocatrice de la Bible Belt: cracher sur les valeurs religieuses, se doper à fond et baiser toutes les groupies.Mais c'est aussi de la détresse existentiel de ce que Nietzsche appelait le "post humain" qu'il est question ici.
Marilyn Manson doit éveiller ses semblables à un monde plus amoral permettant à chacun de développer ses capacités propres, en passant outre l'hypocrisie bien pensante et le politiquement correct...Mais il aura à faire avec sa propre faiblesse, bien humaine, qui l'empêchera d'incarner le messie d'un nouveau monde, ou tout simplement ce qu'il est réellement, c'est à dire le porte parole d'une contestation provocatrice et extrême.On oscillera entre brutalité et nostalgie, force et mélancolie.Le propos ici est d'expliquer comment, une fois adulte, il est possible de choisir entre être dominant et dominé.Le dominant deviendra une star (comme il est expliqué dans Deformography et Mister Superstar) et exhorte ses fans à faire de même, mais, observant qu'il ne s'agit hélas que d'un troupeau sans âme, Manson se désole.
Kinderfeld marque une pause au sein de l'album, pause durant laquelle, le fameux "
Antichrist Superstar" revient sur son grand père étrange et malsain, instaurant une sorte de dialogue entre cet homme, l'adulte qu'il est devenu et l'enfant traumatisé qu'il fût.Encore ici, on est dans le glauque.
Enfin, nous voilà dans le troisième cycle de l'album.Il s'agit ici de faire part de l'hystérie des fans pour n'importe quel groupe qui monte, quel que soit ce qu'il a à dire.Et même si là le leader s'évertue à pousser ses groupies à utiliser leur esprit critique, et à devenir eux même "übermenschen" pour reprendre le terme de Friedrich Nietzsche, très présent tout au long de cet album, l'"
Antichrist Superstar", devenu très vite caricature de lui même, fini par rentrer dans le jeu des majors, des organisations religieuses, de l'Etat...C'est à dire servir une provocation facile et direct, sans remettre en cause les fondements de la société.Et surtout sans que ses auditeurs franchissent réellement le pas, à savoir ne plus baser leur vie sur les dires de quelqu'un d'autre, que ce soit Jésus Christ, ou l'
Antichrist Superstar, tous les deux sacrifiés sur l'autel de la bien pensance, leur message révolutionnaire sacrifié aux préjugés de leur temps.
Pour la faire courte, musicalement c'est pas mal.Pas très burné par rapport à d'autres choses, mais beaucoup plus sordide et glauque sans doute.Et c'est surtout terriblement efficace et conceptuel.Conceptuel au bon sens du terme, c'est à dire qu'on rentre dans une histoire, ici vraie (selon l'auteur en tout cas) qui nous retourne, nous questionne, et ne nous lâche pas facilement.Un must, et sans doute le meilleur album du révérend.