Rarement un opus aura aussi bien porté son intitulé que le terrifiant
Fury & Flames. Un disque d’une violence effroyable, d’une brutalité presque aveugle et désespérée, défiguré par une douleur qui traduisait à la perfection la détresse et l’amertume qui rongeaient alors le cœur d’Erik Rutan, endeuillé par la disparition tragique et soudaine de son inséparable frère d’arme Jared Anderson (premier bassiste du groupe présent sur les deux premiers albums, et décédé en 2006 à l’âge de 32 ans). Le feu de cette colère infinie portée à ébullition par une rage réellement chaotique, conférait à cette oeuvre en fusion une folie belliqueuse et suffocante, qui s’élevait en un mur de sons cataclysmiques quasi-infranchissable.
Et puis, la douleur s’est apaisée… Elle a laissé place à l’empreinte d’une haine canalisée et libératrice. Une rancœur dont le souffle glacial fige les dernières braises d’impulsivité qui retombent au sol sous l’apparence de gigantesques pavés noirs. Car comme son nom l’indique,
Poenix Amongst The Ashes traduit la volonté d’un homme plus invincible et déterminé que jamais, se dressant au milieu des ruines d'un combat intérieur dont il ne sort que plus puissant. Un homme toujours animé d’une force créatrice inépuisable, qui donne aujourd’hui une impulsion nouvelle à son art.
Restant d’une indéfectible fidélité à son éthique, il déploie à nouveau tout son talent à travers un répertoire massif et toujours d’une grande virulence. Toutefois, on est immédiatement frappé par la manière dont il est parvenu à canaliser toute la splendeur de sa barbarie. Il faut tout d’abord saluer le travail remarquable accompli au niveau du son. Une production parfaite et taillée sur mesure, qui tout en restant d’une épaisseur magmatique, permet à chaque instrument de révéler enfin ses innombrables subtilités, ce qui constitue un pas énorme, et avouons-le aussi, une véritable première pour
Hate Eternal. Musicalement, Rutan assène toujours ce Death Metal de très haute volée, incroyablement brutal et à l’atmosphère profondément ténébreuse, mais ces traits caractéristiques se dessinent cette fois-ci de façon bien plus claire et précise, décuplant de ce fait la puissance de feu de sa machine de guerre. On sent également, qu’il n’a opté pour un certain sens de la nuance, que dans l’unique but d’augmenter cette intensité morbide qui depuis toujours, constitue la grande singularité de son propos. Il ne se réinvente pas, mais il surprend par sa stupéfiante capacité de régénération. Il n’innove pas, mais déborde de trouvailles percutantes et diaboliques, comme par exemple ces dissonances aux tonalités perverses et addictives, ou cet hallucinant solo qui étale son hystérie jubilatoire à l'entame du tumultueux
The Art Of Redemption…
Hate Eternal reste bien évidemment un parangon de cruauté, et demeure d’une véhémence effroyable en toute circonstance. Mais l’on découvre à travers la folie malsaine de ces ouragans atonaux; à travers ces riffs démentiels et fulminants (
The Eternal Ruler, Thorns of Acacia), une clarté structurelle bienvenue et parfois même inédite; une lourdeur poisseuse terrifiante (les glauquissimes
Hatesworn et
The Fire Of Resurrection en sont les plus brillants exemples); des solos toujours aussi monstrueux mais qui osent aussi esquisser de sombres relents mélodiques (le morceau-titre et
The Fire of Resurrection). Enfin, on découvre des accords qui s’aventurent dans des contrées plus "atmosphériques", et permettent enfin de laisser pleinement contempler toute leur divine malfaisance.
Ainsi, si
Hate Eternal perpétue toujours le chaos sonore le plus ultime avec une foi inébranlable, il y met aujourd’hui la manière. Il a enfin réussi à dompter sa fureur, à la contenir pour la laisser resurgir plus terrifiante et émotionnelle que jamais.
Les effroyables vociférations de Rutan, l’aspect pluridimensionnel de ses riffs dantesques, conjugués à la frappe phénoménale du jeune prodige Jade Simonetto (qui a remarquablement succédé au monstrueux Derek Roddy), couronnent définitivement
Hate Eternal comme souverain d’un art de la violence superbe et inaccessible.
Oui, cette musique est d’une brutalité effarante et d’une technicité relevant de l’orfèvrerie pure. Mais ce qui fait toute sa pernicieuse puissance, c’est qu’au delà de l’extrême cruauté émanant de ce chaos contrôlé, se dégage un feeling stupéfiant; un sentiment de suprématie et de malveillance; une atmosphère qui transpire un mysticisme vertigineux de noirceur... De cette alchimie surnaturelle, naissent bien évidemment des émotions exquises et ultimes, que l’on ne rencontrent que trop rarement à l’écoute d’une œuvre estampillée du seau du métal de la mort.
C’est éreinté, les yeux injectés de sang et totalement conquis, que l’on s’extirpe de ce maelström sonore ô combien éprouvant, mais surtout atrocement jouissif. Même s’il ne révolutionne rien,
Hate Eternal n’en reste pas moins un groupe d'exception, transcendant de façon admirable ce genre maudit auquel il est voué corps et âme. Sa musique détient indiscutablement ce souffle diabolique suprême et incomparable. Un souffle qui s’élève des fosses abyssales les plus visqueuses et qui abat toute sa fureur perverse sans laisser l’ombre d’une vie derrière lui. L’art cruel et funeste que propage
Hate Eternal, fait honneur à une expression de nos jours honteusement galvaudée, travestie et détournée de son sa signification première. Un art qui ici, ne prête plus du tout à sourire; n’a strictement plus rien de cool, de fun, et qui se situe aux antipodes du moindre sentiment léger et insignifiant... Bien au contraire, il tétanise les muscles, pétrifie le visage et transforme le sang en cyanure. Et il n’en faut pas davantage, car ce sont en fin de compte les seules choses que l’on est en droit d’attendre d’un grand disque de Death Metal.
Un opus dominateur et barbare, impérial et totalitaire, planant à des années-lumière au dessus de la masse grouillante et symbolisant plus que jamais l’essence d'un style, que son géniteur ne cesse de sublimer d'album en album. Non, le vrai, le grand Death Metal n’agonisera pas, tant que des entités d’une telle trempe demeureront les gardiennes du temple. Fort heureusement,
Hate Eternal existe. Il vit, respire, et son cœur noirâtre bat plus puissamment que jamais. Un cœur dont les viles pulsations laissent jaillir les flammes purificatrices de l’excellence, consumant et réduisant en cendres tout sentiment de médiocrité.
Intouchable et souverain, celui qui s’est autoproclamé Monarque peut désormais pleinement contempler l’étendue de sa suprématie et de son pouvoir messianique !