C’est décidément avec une régularité quasi-métronomique, que ce duo de forcenés multiplie les sorties et enchaîne les albums avec une constance que rien ne semble pouvoir ébranler. Au fil des années, ce binôme britannique au ton incroyablement cruel et vindicatif est légitiment devenu un porte-drapeau de choix dans l’univers de l’extrémisme musical, semant peu à peu les germes de sa folie destructrice, puis écrasant un auditoire de plus en plus acquis à sa cause sous un déluge impitoyable de projectiles sonores des plus dévastateurs. Des projectiles tous plus meurtriers les uns que les autres, se manifestant sous les traits d’un Black Metal hybride et chaotique. Un terrorisme phonique ayant tout d’abord déployé son aura délétère sous l’impulsion d’un répertoire haineux, à la puanteur glaciale très proche du vieux
Mayhem avec le terrifiant
The Codex Necro en 2001, puis ayant par la suite fusionné ce radicalisme sulfureux avec des éruptions grindcore d’une violence inouïe; des incartades industrielles aliénantes et des parenthèses épiques dignes du grand
Emperor.
A peine deux ans après l’acclamé
In The Constellation Of The Black Widow, V.I.T.R.I.O.L. et son sinistre acolyte Irrumator reviennent vomir leurs miasmes nihilistes et instaurer la terreur chez les bien-pensants avec ce nouveau manifeste de cruauté barbare. Et c’est en toute logique, qu’après un préambule duquel résonnent les accords nébuleux et inquiétants d’une guitare acoustique décharnée sur fond de distorsion mécanique malsaine, le terrible
Volenti Non Fit Iniuria nous ouvre à nouveau les portes de ce monde de pur cauchemar qui nous est maintenant bien familier. Un monde post-apocalyptique, où il n’y a définitivement de place que pour la vision de ruines incandescentes et de corps carbonisés au napalm…
Véritable bande-son d’un Armageddon de plus en plus proche,
Passion apparaît donc tout aussi tumultueux et survolté que ses prédécesseurs. En tortionnaire appliqué,
Anaal Nathrakh continue inlassablement de cisailler les chairs de ses victimes avec un sadisme méthodique, ne faisant finalement depuis le totalitaire
Domine Non Es Dignus, que remuer la lame de sa haine viscérale dans les entrailles putrides d’un art vicieux et corrupteur. Mais cette démarche jusqu’au-boutiste démontre justement toute sa pertinence, grâce à une intransigeance indéfectible conjuguée à une rigueur despotique, que le groupe s’emploie à mettre en scène avec un zèle une conviction proprement jubilatoires.
Comme à son habitude, il déploie des enchaînements destructeurs où se succèdent des riffs d’une grande barbarie qui tranchent dans le vif. Ces derniers sont immergés dans un chaos mécanique d’une froideur sordide, dont le fanatisme est mis en exergue par cette B.A.R infernale, véritable presse exterminatrice broyant la carcasse des indésirables sous ses impulsions frénétiques.
Mais l'on sent néanmoins, en dépit d’une absence de prise de risque évidente et d’une sensation quasi-instinctive dans le processus de composition, que
Passion est aussi un disque qui esquisse une légère évolution.
Plus perverse et corruptrice, car dévoilant quelques échafaudages mélodiques plus élaborés (
Le Diabolique est l’Ami du Simplement Mal), et qui apparaissent parfois même sous des traits plus insolites (l’incroyable
Drug-Fucking Abomination, étalant durant plus de sept minutes tout le savoir faire du duo, avec ses oscillations entre structures harmoniques diablement accrocheuses et radicalisme fulminant), cette débauche auditive se montre paradoxalement encore plus malsaine en accentuant ce sentiment de froideur absolue, à l’image du terrifiant
Ashes Screaming Silence (pièce d’une noirceur charbonneuse qui s’aventure plus en profondeur dans les banlieues déshumanisées de l’Indus, avec ses tonalités martiales et son atmosphère oppressante et robotique). Les variations au sein d’un même morceau sont également plus nombreuses, et les mélodies se font encore plus prenantes qu’à l’accoutumée, malgré une furie sacrificielle toujours portée à son paroxysme.
Quant aux vocaux démentiels de V.I.T.R.I.O.L, ils sont toujours aussi effroyables de violence. Ni purement Black, ni véritablement Death, ses cris abominables et saturés sont autant d’injures jetées à la face d’une humanité qu’il vomit de sa bouche nauséeuse. En redoutable schizophrène, le personnage parvient cependant toujours à métamorphoser succinctement l’atrocité insoutenable de son organe malade et torturé en de salvatrices envolées lyriques, comparables aux phrasés majestueux entonnés par
Ihsahn (
Emperor).
Toujours aussi dévastateur et subversif, le souffle nihiliste d’
Anaal Nathrakh révèle ici l'essence de sa cruauté suprême grâce à cette propension unique et plus marquée que jamais, à rendre digeste et même addictif un chaos étouffant et visqueux, en restant stratégiquement maître de la précision d’attaques brillamment ciblées, et surtout, en irriguant en permanence cette aridité asphyxiante avec des affluents d'une fraîcheur épique faussement salvatrice. L’odeur pestilentielle, la folie crasseuse et la souillure maladive qui émanaient du fanatique
The Codex Necro a changé de visage depuis longtemps déjà, mais celui-i demeure plus que jamais marqué par les traits hideux de la haine, de la répulsion et de la sauvagerie la plus exacerbée. Voici quoi qu’il en soit une musique qui, contrairement à d’autres, n’usurpe en rien son qualificatif d'"Extrême" avec un grand E !
Passion entérine définitivement le talent de ce monstre pervers soufflant son haleine pestilentielle sur un monde qu’il méprise et abhorre. Une créature sans la moindre pitié, faisant maintenant partie des figures incontournables du paysage métallique, et animée d'une volonté tyrannique qui lui a donné au fil du temps les moyens d’élever son art à un niveau désormais référentiel. Un art qui s’érige aujourd’hui en nouveau temple barbare, véritable monument de haine et de malfaisance.