Avec
Secret Treaties et le magistral album live On Your Feet Or On Your Knees,
Blue Öyster Cult commençait à acquérir un statut des plus intéressants. Et même si le groupe était dépassé en terme de vente par
Kiss, il disposait tout de même d'une solide fan base, d'adeptes prêts à se fondre dans cette secte hypnotique.
Pour autant, il ne se repose pas sur ses lauriers.
Secret Treaties a été une petite merveille, intelligemment écrit, subtilement interprété. Une formule étincelante qui aurait pu servir de ligne directrice à une formation moins créative.
Blue Öyster Cult, en effet, va habilement brouiller les cartes pour se renouveler, se recréer un son sans pour autant vendre son intégrité au tout-puissant dieu Dollar.
Déjà, le fait que la pochette soit si colorée peut mettre la puce à l'oreille. Ce n'est pas dans les habitudes de la bande à
Eric Bloom de jouer sur une telle palettes de couleurs. Et si le croupier n'en demeure pas moins inquiétant avec ses cartes, tout en montrant le sigle du groupe, taillé dans la pierre d'une fenêtre donnant sur une nuit étoilée, rien ne permet en réalité de simplement deviner quels changements musicaux se sont opérés dans l'ombre. Après tout, si une jaquette peut être un reflet du contenu, difficile de se faire une idée précise des mélodies élaborées par les cinq musiciens ici, sinon que l'on peut espérer un délire psychédélique à l'instar d'un
Astronomy sur l'opus précédent.
En fait, le Culte de l'Huître Bleue opère une mue impressionnante. Son hard rock mute à divers degrés. Bien entendu, on retrouve des morceaux très électriques, comme (i]This Ain't The Summer Of Love[/i] ou
Tattoo Vampire, mais sont-ce de bons morceaux ? Oui, non... En fait, ils s'insèrent parfaitement au schéma de ce
Agents Of Fortune, en apportant la dose de guitares surchauffées qu'il faut pour donner un pic de violence au bon moment (en début de disque et un peu plus loin que sa moitié), mais il s'avère rapidement qu'ils ne tiennent pas forcément la route face au reste des compositions et pire, qu'ils ont tendance à saouler au fil des écoutes (notamment
Tattoo Vampire auquel il manque le côté implacable de son confrère).
Agents of Fortune est un disque plus facile d'accès, tout en conservant ce côté élitiste qui caractérise
Blue Öyster Cult. L'adjonction de cuivres comme sur
True Confessions n'aide pas vraiment l'auditeur à prendre ses repères. Autre grande nouveauté, des choeurs mélodieux font leur apparition, venant renforcer le côté pop-rock classieux développé par le groupe ici, même si cette appellation devient rapidement réductrice. On savait la formation très fine dans l'écriture, elle vient le prouver une fois de plus en brouillant les pistes à chaque nouveau titre.
Car quel est le point commun entre l'inquiétant (et surréaliste)
The Revenge Of Vera Gemini sur lequel la
muse Patti Smith vient poser sa voix et un
Morning Final lumineux, avec sa mélodie entêtante ? Qu'est-ce qui permet au génial
E.T.I. (Extra Terrestrial Intelligence) au refrain sautillant de cohabiter sans heurt avec un grandiloquent
Debbie Denise ? Le seul lien entre les chansons demeure les musiciens, qui se sont lâchés, qui se sont autorisés toutes les fantaisies, à l'instar d'un
Queen en Angleterre, et qui surtout, ne se sont pas ratés dans l'écriture. Là où certains se seraient ramassés,
Blue Öyster Cult réussit l'exploit de tenir son rang et de livrer une prestation originale et efficace, toutefois moins baroque que ce que pouvait proposer
Freddie Mercury .
Cependant, un tel album, riche, coloré, reste très difficile d'accès. A l'image de la chanson phare de la galette, la formidable
(Don't Fear) The Reaper, qui aura d'ailleurs valu quelques problèmes à
Donald Roeser et ses compagnons, comme quoi il s'agit d'une incitation au suicide par ses références au couple maudit Roméo et Juliette... Bref, une bêtise de plus proférée et un nouveau coup de pouce du destin avec une promo gratuite. Mais revenons-en à la musique. Ce titre est à l'image de la musique du groupe : abscons, riche, mélodieux et percutant à la fois, planant et d'un réalisme crû, sans fard. Il faut parfois plusieurs écoutes de cette composition pour vraiment en comprendre la subtilité, la force instrumentale, la maestria.
Agents Of Fortune est un pas en avant, il marque un refus de stagner.
Blue Öyster Cult reste toujours hors de portée d'une partie du public malgré le côté parfois plus léger et le succès probant de ce
(Don't Fear) The Reaper qui a traversé les âges, propulsé non seulement par le groupe mais aussi par les réalisateurs de films de genre, qui ont toujours apprécié sa force évocatrice (ainsi que Stephen King qui y fait référence dans le Fléau). On est juste face à un groupe totalement extraterrestre, qui en fait à sa guise sans se soucier de coller à une mode ou une autre, en jouant son rôle jusqu'au bout. Un disque de hard rock remarquable, quoique parfois inégal.