Bien qu’assez peu connus dans nos contrées, les irlandais d’
Altar Of Plagues disséminent insidieusement leurs particules sonores délétères à travers les vents depuis 2006, ces dernières étant ainsi parvenues à égratigner l’ouïe de quelques flâneurs avides de résonances sinistrement atypiques. C’est en effet par le biais de trois EP, et surtout d’une première clameur de très belle facture en 2009 (fusionnant allègrement un Black Metal atmosphérique aux contours dépressifs avec une fibre Post-Hardcore, dans laquelle les spectres efflanqués de
Neurosis et de
Isis se donnent la réplique par intermittence), que cette entité a abattu sa première bruine de négativité corrosive, contaminant l’air et les sols comme une mauvaise pollution.
On devinait déjà à travers l’opacité fuligineuse et l’odeur de soufre qui émanait de
White Tomb, que ces sombres sires étaient grandement enclins à transcender leur univers. Un panorama des plus lugubres fait de boue et de cendre; un paysage inhospitalier évoquant une vue de fin du monde; un dédale de ténèbres constitué de déserts urbains, de ruines pétrifiées, de terres noirâtres et de vies s’éteignant inexorablement dans le froid et le néant.
Si cet opus ouvrait une immense fenêtre sur un monde à l’agonie,
Mamaal lui, nous enlace carrément de ses bras décharnés, laissant cette fois-ci pour seuls repères une vision de désolation quasi-universelle.
Avec seulement quatre pavés plus noirs qu’une nuit sans étoiles,
Altar Of Plagues nous entraîne au cœur d’une sombre anticipation au delà du monde réel, et donne vie à une évocation purement post-apocalyptique. Fort de ses presque dix-neuf minutes,
Neptune is Dead (pas encore !), premier monolithe ouvrant cette danse brumeuse, déploie ses ailes noires sous un ciel d’ébène : une sorte de transe portée par des harmonies lancinantes qui déchirent le silence, et dont les murmures lugubres s’échappant de nulle part résonnent comme un prélude menaçant et prédicateur, jusqu’à ce qu’un déluge rythmique vienne appuyer cette cruauté poisseuse de sa véhémence impitoyable. Une bourrasque de violence tétanisante, fait alors corps avec cette muraille de guitares abrasives et spectrales. Mais on retrouve aussi, par-delà un rempart de brouillard à couper au couteau, ce qui avait déjà fait la grande singularité du groupe il y deux ans, à savoir ces fameuses dissonances douces-amères et l’émotivité maladive empruntées à un Post-core planant mais malsain. On retrouve également ces pérégrinations fatalistes mues par un pessimisme réellement Doom; ces rythmes tribaux répétitifs et quasi-rituels qui ouvrent d’immenses portails donnant sur un monde d’obscurité hypnotique.
Pas de mélodies sculptées dans la guimauve, pas d’esbroufe larmoyante, juste une musique sinistre et désincarnée, d’une densité et d’une profondeur atmosphérique vertigineuse. Ici, le Black Metal est minimaliste, sauvage, glauque, contemplatif et hautement émotionnel. Les irlandais jouent sur la simplicité des contrastes; sur la dualité tension/quiétude… A ce titre, ce n’est certainement pas l’incroyable
Feather and Bone qui viendra contredire cet état de fait. Une inexorable descente en apnée dans un océan d’ataraxie glaciale et de dépression lumineuse : des ponctuations d’accords nébuleux et fantomatiques s'élevant en volutes laiteuses, se perdent dans leurs propres échos avant de retomber froidement en un mouvement furieusement martelé, battant le sol comme un crachin hivernal; une parenthèse très atmosphérique aux allures de parcours initiatique, éclabousse l’âme de ses embruns ritualistes et de ses voix sereines et plaintives… L’âpreté limpide des guitares; de ces trémolos fiévreux; l’ampleur de ces riffs hantés qui tournoient inlassablement, sont autant d’éléments supplémentaires qui prolongent à l’infini cette descente en spirale aussi inquiétante que mirifique.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, un bien-être enivrant envahit l'esprit et le corps tout entier, même si l’on connaît parfaitement la finalité du voyage. Car même si ce périple se montre fort séduisant, il est avant tout conçu pour nous convoyer vers une seule et unique destination : le gouffre. Et la force paradoxale de cet opus, réside justement dans cette propension admirable à évoquer le vide total et l’absence de vie, à travers le confort d’un spectre sonore infiniment organique et naturel. Il y a comme une force tranquille, dégageant une paix intérieure résignée et presque rassurante malgré cet éclat fataliste à l’issue inéluctable…
Si quelques infimes redondances peuvent survenir sur la longueur, il faut humblement convenir que
Mammal est un disque captivant de bout en bout et surtout totalement immersif, auquel on doit attribuer le grand mérite d’inscrire dans la suie des sentiments aussi paradoxaux que superbes, en confrontant dans une habile réciprocité stylistique, une sensation d’effroi presque panique, un indicible malaise et une quiétude émotionnelle quasi-mystique.
Froid et impitoyable comme la lame de la faucheuse, mais doté d’une imperturbable sérénité comparable à la sagesse paisible du chamane,
Altar Of Plagues poursuit sa quête novatrice et continue de creuser les cannelures d’une élévation sonore et spirituelle de plus en plus envoûtante. Une élévation qui dans le futur, promet de décupler le rayonnement létal déjà impressionnant de cette étoile morte perdue dans un néant gelé.
Mammal traduit une expression minimaliste mais évolutive, aussi austère que fascinante, amenée à ouvrir de nouvelles brèches, de nouvelles portes, des arcanes insoupçonnés... Une œuvre amenée à faire resplendir d’un éclat décuplé ce nouveau royaume de ténèbres encore en cours d’édification, à le faire scintiller d’une lueur sinistre dans un monde distant de toute chaleur et du moindre soleil en activité.