Il y avait dès le départ cette intime et inexplicable conviction, qui amenait à penser que les esthètes psychopathes Néo-Zélandais d’
Ulcerate détenaient un potentiel rare et précieux : celui de repousser encore plus loin les limites d’une négativité émotionnelle, que l’on croyait déjà franchies par d’autres artisans œuvrant dans les geôles putrides du métal de la mort; celui de faire avancer sur les chemins de la perversion ultime un genre décidément infatigablement créatif malgré ses paradoxaux symptômes d’époumonement; enfin, celui d’apposer définitivement sa terrible empreinte sur une scène étouffée par une inéluctable saturation.
Soyons transparent d’entrée de jeu :
The Destroyers Of All est un monstre absolument
sublime. Une fresque mortuaire sous l’impulsion de laquelle se dessinent de nouvelles perspectives, encore plus grandes, encore plus sombres, encore plus malsaines…
L’alerte avait en effet résonné une première fois en 2007 avec
Of Fracture And Failure, premier grondement tellurique annonciateur d’un désastre apocalyptique latent. Elle avait de nouveau retenti en 2009 avec le magmatique
Everything Is Fire, première éruption réellement dévastatrice, dont les émanations de dioxyde de soufre avaient laissé nombre de paysages pétrifiés. On sentait déjà dans cette noirceur atonale et charbonneuse, dans cette atmosphère plus visqueuse qu’un crachat nécrotique, dans la dissonance de ces riffs poisseux hérités d’une rencontre fusionnelle entre un
Immolation maladif, un
Gorguts dégénéré et un
Deathspell Omega sous thorazine, des prédispositions exceptionnelles qui ne pouvaient de toute évidence en rester à un stade embryonnaire. Et puis, il y avait aussi ces soubresauts post-core d’abord sous-jacents, clairement exprimés ensuite. Comme si en proie à ses pulsions primales, cette vile créature secouait inlassablement la carcasse agonisante d’un
Neurosis dernière génération.
Une magnificence reprise à la lettre et sublimée sur
The Destroyers Of All.
Car c’est avec la ferme intention d’en finir une fois pour toute avec le monde des vivants, que cet hybride monstrueux surgit cette fois-ci en personne de ses abysses volcaniques, et parvient dès les premières secondes à balayer avec une aisance presque insolente, toute une pléthore de sous-carabiniers finalement bien insignifiants.
Le ton est donné dès l’entonnement de l’écrasant
Burning Skies : un morceau dévoilant une densité peu commune et une violence proprement tétanisante. Une épaisseur morbide et fuligineuse, un magma rampant et ondulatoire se mouvant en sonorités opaques et complexes, en accords disharmoniques étouffants et en reflux dominateurs impériaux. Car la puissance déployée est vraiment phénoménale. Elle prend toute son ampleur sous l’impulsion de cette batterie fulminante, magistralement alambiquée, vertigineuse de vitesse et de rigueur, mais surtout incroyablement naturelle et pourvue d’un feeling réellement impressionnant. A la fois implacablement brutaux (rafales de blast beats résonnant comme les orgues de Staline), ultra syncopés, jazzy, tribaux et incantatoires, les rythmes portent cette fureur dévastatrice à bout de bras et la propulsent en téphras incandescents et meurtriers à des hauteurs stratosphériques. Un exercice sans filet pour un résultat relevant de l’orfèvrerie pure.
Et le reste est à l’avenant, suivant les mêmes schémas radicaux et tortueux tout en nuances barbares. Car au final, même immergé dans ces méandres incroyablement inhospitaliers où toute bribe mélodique n’est qu’une réalité insaisissable, presque illusoire, on y découvre malgré tout une profondeur atmosphérique peu commune, un esthétisme magistral dans la pureté de la laideur, dans cette volonté systématique et malsaine "d’anéantissement du beau".
Plus lisible car plus aéré que son prédécesseur, plus retors et calculateur, cet opus n’en est finalement que plus grandiose et terrifiant.
Véritable cataclysme phonique,
The Destroyers Of All ne pouvait décidément pas disposer de meilleure bande son pour illustrer son intitulé. Ses effluves sonores avancent inexorablement et se répandent comme du napalm, calcinant la moindre particule corporelle, noyant la moindre parcelle d’humanité. A l’image d’une motrice impitoyable, ce monstre glouton et exterminateur roule à tombeau ouvert sur un monde dévasté, avalant puis broyant sans pitié toute étincelle de vie et de bonté. Il les transforme en charpie, le décor prend des allures de véritable mer de ténèbres, et la machine infernale poursuit inlassablement sa sinistre besogne dans un fanatisme méthodique et imperturbable. Sur l’abominable morceaux titre qui tient lieu d’épilogue funeste, elle s’est muée en un immense vaisseau fantôme, navigant sur l’océan de fange et de sang qui s’écoule de ses cales sordides. Il est trop tard, vos enceintes deviennent alors des ballasts éventrés d’où se déverse une véritable marrée noire, un flot pestilentiel et létal que rien ne peut arrêter.
Tellurique, rampant, torturé, insalubre, claustrophobe, atmosphérique, aliénant…
The Destroyers Of All est tout cela à la fois et bien plus encore…