L’esprit de conquête, le courage, la rudesse, la persévérance… De précieuses valeurs que les peuplades nordiques se sont forgées au fil des siècles, et qui continuent aujourd’hui de faire bouillonner leur sang. Des valeurs qui jusqu’à présent, étaient remarquablement illustrées par l’art noble et éminemment païen des norvégiens de
Kampfar. Des activistes relativement discrets, mais qui depuis 1994, poursuivent imperturbablement leur quête spirituelle en créant une musique directement trempée dans les arcanes de leur héritage.
Depuis l’excellent premier maxi éponyme paru en 1995, ces sentiments sont en effet mis en image à travers la lueur évocatrice d’un Pagan Black Metal à la fois sauvage, épique et vengeur mais également très coloré harmoniquement, et porteur de nombreuses tonalités invitant à l’évasion et au voyage. A l’image d’une rencontre impromptue entre un
Taake plus tempéré et un
Windir moins enjoué,
Kampfar fait resplendir des hymnes qu’il cisèle avec passion dans les montagnes, les clairières et les fjords chers à son cœur. Un Black Metal sincère et épuré jouant sur la sobriété des arrangements; sur la dynamique des nuances et l’ambivalence des contrastes, et qui détient une extraordinaire propension à plonger l’auditeur au cœur d’une nature belle et hostile, aux antipode des insupportables turpitudes du monde moderne. Une musique âpre mais contemplative, froide mais ensoleillée, rocailleuse mais fleurant bon l’humus boisé, détenant une fibre folk savoureuse sans jamais réellement la dévoiler…
Ainsi, jusqu’au superbe
Kvass en 2006, le groupe aura véritablement su nous faire partager de purs instants de magie, avant d’accuser une baisse d’inspiration en 2008 avec un
Heimgang aux saveurs étrangement plus fades. Un disque qui, bien que ne trahissant nullement une identité compulsive et onirique jusqu’ici admirablement restituée, se montrait pourtant plus convenu dans le rendu des atmosphères; moins puissant dans son pouvoir d’attraction.
Qu’en est-il alors de ce
Mare, cinquième opus de la troupe ?
En premier lieu, on ne manquera pas de s’interroger sur la légitimité de cette pochette d’un goût pour le moins discutable, dont les contours inédits et assez énigmatiques évoquant des silhouettes drapées d’un voile rouge, se montrent aussi surprenants que déstabilisants. Un revirement graphique en totale rupture avec la beauté des splendides décors naturels auxquels le groupe nous avait habitué jusqu’à présent, et qui suscite une certaine appréhension quand au contenu de l’œuvre.
Musicalement parlant, on est immédiatement frappé par la clarté et la puissance de cette production sans la moindre aspérité signée
Peter Tägtgren, et c’est justement l’un des éléments jouant en défaveur de
Mare : l’écho forestier et presque champêtre qui résonnait d’un
Mellom Skogkledde Naser ou d’un
Kvass; la rugosité de ce son si singulier suintant un traditionalisme délicieusement artisanal, qui servait à merveille la rustre franchise de cette expression, n’est hélas plus qu’un lointain souvenir. Les vastes étendues immaculées et la pureté sauvage que dessinaient les sonorités majestueuses de jadis, sont ici cruellement absentes. Ces visions d’une expressivité rayonnante, jusqu’alors préservées de l’hideuse main humaine, se sont transformées en une simple évocation d’un petit parc ornemental aux abords d’un étouffant marasme urbain… La sensibilité atmosphérique est ainsi diluée dans un ouragan de puissance, qui inhibe immanquablement cette exquise sensation d’espace et d’air pur.
Mare s’inscrit pourtant dans la continuité directe du style que le groupe a initié il y a dix sept ans déjà. On ne note dans un premier temps aucun changement vraiment significatif, si ce n’est une linéarité harmonique plus marquée et des morceaux plus courts et dynamiques qu’à l’accoutumée : finies les longues pièces épiques aux senteurs de chevauchées dans l’infinité des plaines septentrionales. La standardisation amorcée sur
Heimgang est plus que jamais de rigueur, et les flâneries au grand air sont bel et bien révolues. On s’aperçoit ensuite bien vite, que les chœurs Vikings qui retentissaient discrètement des sept montagnes de Bergen, ceux qui illuminaient de leur charme parcimonieux les steppes environnantes ont ici totalement disparu. Peut-être se sont-ils évaporés pour laisser toute latitude à des claviers qui n’ont jamais été aussi présents dans la musique de
Kampfar : nappes oniriques diffuses et pianos éthérés, soulignent au marqueur le classicisme de riffs majoritairement percutants, mais qui cette fois-ci ont beaucoup plus de mal à pleinement séduire. Déjà maintes fois entendus et manquant souvent de consistance et de relief, les mélodies et l’ossature finalement très conventionnelle, ne parviennent plus à éveiller ce souffle conquérant qui faisait si divinement vagabonder l’esprit.
Malgré l’homogénéité de l’ensemble, il faut néanmoins souligner la justesse de morceaux comme le mélancolique
Ildstemmer et ses riffs terriblement accrocheurs; le crépusculaire
Blitzwitch; le martial
Huldreland qui résonne comme un prélude guerrier, ou encore l’entêtant
Bergtatt ainsi que sa déclinaison plus festive en fin d’album (
Bergtatt in D Major).
Déjà fragilisé par une créativité bien moins resplendissante que par le passé, il semblerait que
Kampfar ait également sacrifié sa précieuse authenticité sur l’autel de l’impact mécanique et de la puissance sonore, et là est bien le problème. Il est en effet des plus regrettables que cette perfide tentation de perfection outrancière, en vienne maintenant à corrompre les valeurs brutes et inestimables d’honnêtes artisans, en frappant sournoisement à la porte de leurs paradis sylvestres, lieux sacrés qui devraient pourtant se préserver de ce fléau des temps modernes.
Il serait toutefois injuste d’affirmer que
Mare est un disque dénué d’intérêt. Il reste même un opus relativement agréable, offrant son lot de passages prenants, mais qui ne se hissera en aucun cas au niveau de ses illustres prédécesseurs. Plus compact, plus lisse mais aussi plus formaté, il dévoile un visage plus immédiat et accessible. Mais la teneur atmosphérique qui faisait naître cette délicate brise aux parfums d’écorces et de bois mort, est aujourd’hui diluée dans une artificialité aux effluves désagréablement synthétiques. Si les vrais ermites, nostalgiques du vieux
Kampfar risquent d’être quelque peu désappointés, nul doute que
Mare parviendra à toucher le cœur de quelques citadins adeptes de sympathiques petites randonnées dominicales, sur les sentiers balisés de la colline la plus proche de leur centre commercial.
Attention, un jour viendra où il ne restera plus un centimètre carré de forêt naturelle, et où il sera même devenu quasi-impossible d’espérer trouver l’ombre des derniers bosquets rachitiques, uniques vestiges d’un paysage artistique ravagé par une uniformisation galopante.