En l’espace d’une déflagration d’extrême virtuosité, les jeunes techniciens allemands d’
Obscura ont adroitement réussi à se réapproprier une discipline artistique très exigeante, et à apposer leur signature prodige dans le microcosme de ce que l’on nomme communément le Death Metal techno-mélodique. Une approche définitivement raffinée mais toujours virulente du métal de la mort, initiée il y a déjà fort longtemps par des forgerons d’un esthétisme féroce comme
Atheist,
Death,
Cynic ou
Pestilence pour les plus connus, et qui a trouvé une seconde jeunesse bien des années plus tard, sous l’impulsion notable de formations telles que, entre autres, les plébiscités
Necrophagist, et dans une moindre mesure les talentueux québécois d’
Augury.
Cosmogenesis, son deuxième opus de 2009 (succédant à
Retribution paru en 2006, et passé quasi-inaperçu dans notre beau pays), a en effet subjugué un auditoire avide de prouesses instrumentales, avec une musique démontrant de manière presque insolente une propension à conjuguer raffinement barbare, clarté mélodique, vélocité ahurissante et ambitions plus progressives. Des caractéristiques que le groupe approfondit aujourd’hui sur
Omnivium, entérinant définitivement son statut de nouveau porte-drapeau d’une expression aussi élégante que vindicative.
L’univers d’
Obscura se situe en fait à la croisée de plusieurs chemins, et pourrait finalement être résumé à un brillant syncrétisme entre l’extrême sophistication et la virulence de
Spawn Of Possession, le raffinement mélodique de
Death période
Individual Thought Patterns /
Symbolic, la foisonnante et subtile complexité rythmique d’
Atheist et la fluidité experte de
Necrophagist, le tout ponctué de touches progressives et de consonances légèrement barrées, dans un esprit évoquant les flâneries expérimentales de groupes comme
Vintersorg,
Borknagar ou encore
Lunaris.
Si ces éléments étaient déjà bien présents sur
Cosmogenesis, ils explosent ici littéralement,
Obscura ayant de toute évidence poussé ses aspirations élitistes dans leurs derniers retranchements.
On se retrouve par conséquent devant un imposant monument sonore, pourvu d’une verve musicale réellement étourdissante de maîtrise. Nous voilà donc happé durant cinquante cinq minutes dans un ouragan de sons et de lumières, dans une tempête d'harmonies dont les innombrables bourrasques virtuoses nous arrachent littéralement du sol. Des bourrasques nous entraînant au cœur d’un paysage éminemment complexe aux couleurs changeantes, dévoilant de véritables labyrinthes eurythmiques qui ne peuvent évidemment que laisser pantois d’admiration.
Ainsi,
Septuagint le titre d’ouverture, synthétise à la perfection l’essence artistique déployée sur cet opus, et nous immerge plus de sept minutes durant, dans une tornade de structures toutes plus sidérantes les unes que les autres. Une musique propulsée par une énergie communicative, révélant d’incroyables altercations rythmiques, de multiples raffinements harmoniques aussi imprévisibles que tortueux, animés par les innombrables subtilités de chaque instrument en solo, le tout cadencé à une vitesse qui donne le vertige et semblant être exécuté avec une aisance désinvolte proprement insolente. A ce titre, la démonstration de maîtrise issue du bien nommé
Velocity, découragera à jamais et renverra à leurs chères études bien des six-cordistes…
En dépit de cette inclinaison que l’on pourra qualifier de progressive, le groupe fait ponctuellement montre de véhémence réelle.
Ocean Gateways en est une preuve édifiante : une atmosphère lourde, épaisse et presque suffocante, rompant radicalement avec l’ambiance plus enlevée du reste de l’album et renvoyant sans détours à la noirceur totalitaire de l’Ange Morbide, notamment sur son écrasant
Gateway To Annihilation.
Dans un autre registre, on notera également quelques relents Thrash rafraîchissants, en particuliers sur
A Transcendental Serenade et son riff évoquant brièvement le génial
Alison Hell d’
Annihilator.
Soulignons enfin la présence significative de voix claires parfois passées au vocoder, de pertinents passages acoustiques et l'incursion non négligeable de plans plus abstraits voire expérimentaux, et il n’en faudra guère davantage pour dresser un bilan général apte à combler les attentes des mélomanes les plus exigeants.
Artistiquement parlant,
Omnivium mérite donc nombre d’éloges, et si l’on ne peut bien évidemment que s’incliner respectueusement face à un tel florilège de virtuosité, il faut également admettre que malgré la maestria déployée ici, le propos demeure encore quelque peu outrancier. La surabondance de données révèle une fois de plus ses effets pervers, et il est finalement assez difficile de suivre une telle opulence sonore sans que l’attention finisse par s’égarer sur la longueur.
Visiblement emporté dans l’exaltation de son délire et grisé par ses aptitudes instrumentales, le groupe multiplie les effets de manche comme si le temps viendrait soudainement à lui manquer, et tombe une fois de plus dans l’écueil récurrent d’une sacralisation de l’esbroufe technique et de la profusion indigeste. Une exagération qui immanquablement, finit plus par ennuyer que réellement éblouir, mais qui saura naturellement susciter l’euphorie chez nombre de technophiles, qui sans l’ombre d’un doute, se régaleront à disséquer comme il se doit cette nouvelle pièce d’orfèvrerie.
C’est néanmoins avec classe que
Obscura entre dans le cercle très fermé des formations extrêmes faisant montre de compétences créatives hors du commun. Et lorsque l’on sait que le groupe compte en ses rangs deux ex-
Necrophagist et un actuel
Spawn Of Possession, ce panorama élitiste prend tout son sens. Reste que, à l’image d’un enfant surdoué n’ayant pas encore complètement apprivoisé son génie, il lui reste juste à apprendre à canaliser plus efficacement sa fougue et son inventivité débordante, en y ajoutant un soupçon de clairvoyance afin d’en décupler l’impact, et ainsi faire définitivement rayonner son art.