Le chemin de la reconnaissance est parfois curieusement sinueux. Pour
Moonsorrow, il aura en effet fallu attendre la parution du gargantuesque
Verisäkeet en 2005 pour que son immense pouvoir de conquête soit enfin révélé au grand jour. D’un Folk Black initialement épique et guerrier à l’exaltation suprêmement mélancolique, le groupe a peu à peu migré vers des structures beaucoup plus progressives mais également vers des sonorités plus sombres. Une orientation confirmée une fois de plus et même appuyée sur ce
Varjoina Kuljemme Kuolleiden Maassa (Telles des ombres nous marchons en terre des morts).
Sur l’opulent
Kivenkantaja et surtout sur le superbement majestueux
Verisäkeet, la horde païenne avait réussi à trouver un équilibre aussi sobre que miraculeux entre le ciel et la terre, le feu et la glace, le paradis et l’enfer… Telle une figure allégorique, ce dernier peignait une représentation surréaliste, et sonnait comme une mélopée chimérique mais hautement fédératrice unifiant l’homme et la nature, celant à jamais leurs destins faussement antagonistes. Il y avait une véritable osmose dans cette ambivalence émotionnelle constante : la fureur guerrière coudoyait les instants méditatifs; les sols arides et volcaniques balayés par des pluies diluviennes pouvaient côtoyer la sérénité des vastes étendues ensoleillées et verdâtres caressées par une délicate brise printanière; la tragédie pouvait subitement succéder à l’allégresse; tout comme la fureur et le ressentiment pouvaient s'effacer au profit d'une plénitude extatique.
Ce sixième opus dévoile quand à lui quatre hymnes fleuves complétés par trois interludes atmosphériques, se singularisant par une atmosphère profondément pessimiste. Des hymnes qui ont su conserver cette propension naturelle à baigner l’auditeur dans l’austérité d’un hiver polaire, mais dont l’aspect tragique et déchirant, tout comme les instants lumineux et sereins, ont en revanche été congelés dans un océan aujourd’hui essentiellement composé de glace et de ténèbres.
Varjoina Kuljemme Kuolleiden Maassa entérine donc le caractère oppressant et charbonneux révélé sur le magmatique
V: Hävitetty en 2007. Bien évidemment, la diversité structurelle s’exprime toujours à travers un dédale d’instrumentation foisonnante, et les morceaux s’apparentent à de véritables pavés progressifs ponctués de nombreux breaks et d’arrangements celtiques subtils, livrant leurs liqueurs salines par l'ornementation désormais obligatoire d’instruments traditionnels si chers au groupe depuis ses débuts.
Malheureusement, le disque révèle cette fois-ci une trop grande carence en termes de variété émotionnelle.
Autrefois quasi-cinématographique, l’art intemporel de
Moonsorrow ne distille plus que des climats pétrifiés, sinistres et pluvieux, noyés dans l’uniformité d’une monotonie presque impénétrable. Le groupe tisse toujours le même canevas sonore, mais la texture n‘évoque plus les mêmes images. Les aspirations émotionnelles ont changé. Elles se sont durcies, radicalisées. La luminosité folk ne parvient pratiquement plus à percer l’opacité de cette brume hivernale de ses rayons salvateurs. Les particules de lumière restent prisonnières de cette densité de rancœur noirâtre, et l’écoute sombre progressivement dans une tourmente monotone dévoilant inévitablement le visage de l’ennui. Le rythme est lent, inexorable et répétitif. Les mélodies contemplatives ont laissé place à une incompréhensible fadeur n’engendrant plus ce déchaînement de sentiments dominateurs, et les chœurs Vikings ne suscitent plus cette exaltation unique, cette mélancolie superbe, cette magie qui faisait immédiatement frissonner l’échine.
Habités d’un pessimisme amplement justifié par l’âcreté d’une époque dévastée par les affres de la superficialité, les musiciens de
Moonsorrow ont définitivement celé les portes de l’onirisme et de l’évasion, occultant l’astre de vie pour ne laisser chanter qu’une voix désespérée se perdant dans la noirceur d’une nuit sans étoiles, symbole de la résignation amère qui les dévore. Loin d’avoir choisi la voie de la fureur instrumentale et de la radicalité haineuse, ils présentent ici une épopée qui résonne comme une marche funèbre, tellurique et implacable. Un monolithe noir, presque insondable, dont peinent à s’échapper les quelques lueurs remémorant les passionnantes cavalcades épiques d’un passé déjà lointain.
Seulement éclairé par le rayonnement diaphane de ces réminiscences éparses,
Varjoina Kuljemme Kuolleiden Maassa retentit comme une œuvre sincère et lucide mais hélas redondante, émotionnellement trop monotone et linéaire, témoignant seulement de l’amertume qui consume désormais le cœur de ses géniteurs…