Dire qu'en 1974 la situation en Irlande du Nord était tendue relèverait de l'euphémisme. Belfast n'était plus qu'un nid à terroristes et l'insécurité était telle que bon nombre d'artistes, dont beaucoup d'Irlandais refusaient de se produire dans le Nord. Pas
Rory Gallagher, amoureux de son pays et qui, même pour des shows écourtés en raison de règles de sécurités strictes, n'a pas hésité à se produire à Belfast, en plein troubles, toujours aussi proche de son public. Et en témoignage de ces gigs, ce Irish Tour '74 est le témoignage sonore d'une Irlande divisée, mais réunifiée le temps de quelques concerts, vu que le disque a été capté aussi bien à Belfast qu'à Cork, à la "maison".
Toujours armé de sa fidèle Fender Stratocaster 1961, sa guitare fétiche qui accusait la patine du temps et épaulé par ses compères de l'époque (
Gerry McAvoy à la basse, qui restera jusqu'en 1991,
Rod De'Ath à la batterie et
Lou Martin aux claviers), Rory allume le feu sur scène, en proposant des versions endiablés de certains de ces morceaux combinés à des standards du blues, s'offrant le luxe d'éviter l'écueil contre lequel sombrent énormément de bluesmen, à savoir celui de devenir pénible, chiant à la longue.
Au contraire. L'ambiance est électrique ; le public répond présent et Rory le lui rend bien. Le son est chaud, puissant. A travers le feeling de ce guitariste de talent (peut-on parler de génie ? Les riffs ont la décence d'être simples tandis que les soli fusent, implacables, beaux, longs et bien plus ardus qu'ils n'en ont l'air...), la parterre de fans se prend une claque et près de quarante ans plus tard, l'auditeur de ce disque reçoit la même.
Rory Gallagher est juste magistral. A l'électrique, il apparait bien plus dur qu'en studio, on pourrait presque dire méchant. Le son se veut plus hard rock tout en gardant sa ligne de conduite bluesy. On peut penser à du
Led Zeppelin de l'époque des deuxième et troisième albums, quand le blues, le rock et une sensibilité folk se mariaient pour devenir le hard rock, cette vision plus sèche, plus brutale du rock blanc anglo-saxon.
L'instrumental prend toute son importance. A l'instar d'un certain Made In Japan de
Deep Purple sorti deux ans plus tôt (sans dénigrer le Live In Europe de Rory, également paru en 1972, mais bien plus axé blues électrique), le guitariste se laisse aller à de longues improvisations qui ne virent jamais à la démonstration. On sent son humilité à travers ces passages gorgé de feeling, contenant les sanglots du blues et les cris du hard rock. Point de guitar hero, point de déballage stérile. Rory est avant tout un membre de son groupe et le tout n'est qu'osmose, une interaction entre la rythmique tout simplement classe et groovy, et un piano électrique qui tend vers l'Orgue Hammond sans en être mais qui se combine parfaitement à la chaleur de l'ensemble. Gallagher chante finalement très peu, préférant s'exprimer derrière son instrument de prédilection et quand on est prêt, quand on se sent capable de rentrer dans cet univers, ce n'est que du bonheur.
Mais
Rory Gallagher ne s'exprime pas uniquement via sa Fender. Il passe également à l'acoustique le temps de la reprise de
As The Crow Flies de
Tony Joe White, où il se livrera également à quelques passages à l'harmonica. La version de Gallagher est plaisante, sublime dans la pureté de ses notes, un titre qui ne représente même pas une pause vu qu'il est prenant, envoutant. Une des grandes réussite de cet album live magistral.
Evidemment, ceux qui n'apprécient pas les longues improvisations, ceux qui veulent du direct, du "in your face" ou plus simplement des albums joués note pour note en concert seront déçus et n'entreront pas dans ces compositions, comprises entre 5 et 11 minutes, un univers déjà lointain où les groupes et les musiciens savaient se réinventer au fil des concerts, afin de donner de l'ampleur, un nouveau visage à des compositions que tout le monde connaissait par coeur.
Ce Irish Tour '74 est à ranger aux côtés des grands lives des années 70. Il en a la carrure, la profondeur et la subtilité pour.
Rory Gallagher signe là son album le plus connu, hélas, celui qu'il faut posséder avant tout le reste mais qui n'est finalement qu'un bel arbre cachant une forêt de disques divers et variés, ayant chacun leur personnalité et leur charme. Pour le moment, laissez-vous succomber à ce charme somme toute irlandais en dégustant une pinte de Guiness. On s'y croirait.