Anthrax appartient indiscutablement à ces groupes qui ont laissé une trace dans l’histoire de la musique massacrante comme la gifle laisse une trace sur la joue. Non contents d’être parmi les pionniers du métal qui lamine au début des années 80 en compagnie de
Slayer,
Megadeth et
Metallica, ils sont également les puissants précurseurs de la fusion (hautement improbable à l’époque) entre rap revendicatif et thrash rageur (le mythique et métallique "Bring the Noise" avec Public Enemy). C’est également un groupe qui a su aligner avec autant de bonheur que de brutalité une liste impressionnante de classiques comme "Caught in a Mosh", " I am the Law", "Indians", "Efilnikufesin", "Got the Time", etc.
On pourrait donc a priori penser que ces concasseurs d’oreilles n’ont absolument plus rien à prouver.
Ce serait aller un peu vite en besogne.
En 1995, l’ouragan du grunge est passé par là et a totalement changé la donne décibélique.
Les gloires des années 80 sont désormais les ennemis à abattre.
Il s’agit donc pour
Anthrax de s’adapter et de survivre.
Pourtant, le groupe a déjà prouvé qu’il était capable d’évoluer.
En effet, depuis l’album
Persistence of Time, celui-ci à amorcé une mutation musicale qui, si elle n’est pas du goût de tout le monde, a au moins le mérite de ne pas figer totalement le groupe dans les formules et les facilités d’un thrash 80's révolu.
L’heure est à plus de sérieux et moins d’entertainement.
Sound of White Noise, sorti en 1992, premier album avec John Bush au micro, déroute donc plus d’une paire d’oreilles en donnant l’image d’un groupe mature voire même un peu sombre, à mille lieues de ses premières incartades discographiques plus orientées bande-dessinées et films de séries B.
Ces éléments connus, on peut sans peine imaginer que
Stomp 442 représente en 1995 un tournant important dans la carrière d’
Anthrax.
Stomp 442 sera-t-il l’album qui fera revenir les thrashers new-yorkais au premier plan de la scène métallique ?
Pour atteindre cet objectif,
Anthrax n’a pas hésité à en appeler aux hérauts du renouveau du métal en ce mitan des années 90 :
Dimebag Darrell, imbibé et inspiré six-cordiste de
Pantera vient donc lacérer les compositions du groupe de ses soli aussi déstructurés qu’électrocutés ("King Size", "Riding Shotgun").
Bref, sur le papier tout est réuni pour que l’auditeur de thrash lambda se fasse botter les fesses et éclater la cochlée dans les grandes largeurs.
Qu’en est-il en réalité ?
Force est de constater que cela commence plutôt bien.
En effet, "Random Acts of Senseless Violence", morceau qui ouvre l’album, démarre sur les chapeaux de roues : dès les premières secondes, on se heurte à une véritable muraille sonore au groove des plus contondants sur laquelle le sieur Bush pose une ligne vocale tout en puissance et en passion.
Quelques refrains furieux et un solo habité plus loin, presque à l’article de la mort, nous avons eu l’impression de passer sous la semelle d’un
titan de métal qui a chargé au pas de course.
Pour notre plus grand bonheur, la punition rythmique et mélodique continue avec "King Size" et "Fueled", deux morceaux qui se révèlent être de véritables usines à gifles, remplis jusqu’à la gueule de guitares-massues et de doubles pédales-uppercuts.
Jusque-là,
Stomp 442 tient plutôt bien ses promesses et on se plaît à imaginer que si tous les morceaux de l’album sont bâtis sur le même modèle, on tient là un chef-d’œuvre de thrash direct.
Pourquoi cela ne serait-il pas le cas ?
Tout d’abord, Scott Ian, la rigueur faite riff est en grande forme : sur tous les titres, il montre une puissance et une infaillibilité impressionnantes. Sa guitare est un piston implacable qui ne semble connaître aucune défaillance ("Fueled" est un exemple flagrant).
Ensuite, John Bush se distingue par un chant totalement en phase avec le propos très rentre-dedans du groupe : qu’il évolue dans le registre gorge-papier de verre ("Riding Shotgun") ou dans la puissance retenue ("American Pompei"), le remplaçant de Joey Belladona fait montre d’une grande maîtrise et, par moments, le ferait presque oublier.
Enfin, la production des Butcher Brothers, racée, massive et puissante rend le groupe semblable à une implacable machine à brutaliser.
Malheureusement au bout des onze chansons qui forment
Stomp 442 notre sentiment aura bien évolué.
Ce disque est-il mauvais ?
Non.
Ce disque est-il bon ?
Pas davantage.
C’est juste un disque inégal.
En effet, on observe une différence notable de qualité d’une composition à l’autre : si
Anthrax sait toujours concocter des hymnes instantanés ("Fueled", "Riding Shotgun"), il ne sait, en revanche, pas toujours s’extraire des sables mouvants de morceaux lents ou mid- tempo sans véritable personnalité ("Perpetual Motion"," In a Zone").
On peut également être irrité par l’attitude copier/coller hardcore que met en avant le groupe sur cet album et qui n’apporte rien à leur propos et qui aurait même tendance à le desservir ("In a Zone").
Le reproche principal que l’on pourrait adresser à cet album d’
Anthrax serait son manque de cohérence interne. Après nous avoir laissé espérer au début une enfilade de parpaings sonores, l’album sombre rapidement dans le mid-tempo fadasse et énervant, même si, de temps en temps un ou deux morceaux jouent le rôle de coups de fouet salvateurs ("Riding Shotgun", "American Pompei"). Reste que la pseudo-power ballade" Bare" en fin de disque constitue une faute de goût absolument impardonnable tant elle fait sombrer l'oeuvre entière dans l’inconsistance.
Stomp 442 aurait pu être un véritable coup de génie métallique, mais, au final, il ne se révèlera que moyen.
Il aurait été souhaitable que le groupe adopte sur toute la longueur de cet album l’attitude radicale et sans compromis qu’il montre dans "Random Acts of Senseless Violence". On aurait justement aimé avoir un peu plus l’impression d’être rudoyé durant notre écoute.
Au final, on se rend compte qu’
Anthrax, ayant trop voulu se reposer sur son savoir-faire est tombé dans le piège des vieux briscards bourrineurs : forcer le respect sans jamais susciter l’admiration.
A noter, qu’après ce disque, le groupe a été débarqué par sa maison de disques.
L’époque ne tolérait pas la demi-mesure.
Ce fut la grande erreur d’
Anthrax d'avoir voulu ignorer cela.