La musique est un art véritablement doué de pouvoirs miraculeux. Parfois, le ressenti est si intense que toute tentative d’en comprendre les raisons profondes se révèle finalement bien vaine. Ces harmonies qui parviennent véritablement à écorcher l’âme, qui savent si brillamment faire jaillir notre vulnérabilité enfouie, qui disposent de cette capacité à mettre notre sensibilité à nu, sont si difficilement cernables qu’il devient éprouvant de vouloir les rationaliser. La musique de
Colosseum, détenait incontestablement cette force, cette faculté inestimable.
"Détenait" hélas… C’est toute la signification de cet imparfait qui est douloureuse…
Il semble en effet de bon ton de préciser que cette tragédie musicale et parolière revêt une allure particulièrement émouvante, car elle constitue l’ultime témoignage de son talentueux instigateur Juhani Palomäki, décédé peu après l’enregistrement.
Juhani Palomäki, cet homme qui savait si admirablement retranscrire et communiquer son affliction, tant dans un registre plus gothique et théâtral (penchant qu’il sublimait depuis 1996 avec le merveilleux
Yearning), qu'à travers un répertoire bien plus sombre avec cet ambassadeur du désespoir qu’était
Colosseum.
Chapter 3: Parasomnia représente donc le
testament d’une carrière fort discrète mais ô combien précieuse. Une carrière placée sous le signe de la fatalité, de la solitude et de la détresse. Un talent injustement ignoré, laissant un profond sentiment d’incompréhension et un goût amer.
Si l’entité
Yearning reflétait des aspirations plus nostalgiques et désenchantées que réellement morbides,
Colosseum lui, symbolisait l’abandon, la noirceur, l’amertume, mais aussi la fragilité et la peine qui consumaient le cœur de son géniteur. Un Funeral Doom grandiose, aussi implacable que vulnérable, unifiant les harmonies capiteuses et telluriques du grand
Shape Of Despair, le misérabilisme ténébreux de
My Dying Bride, la limpidité mélodique de
Saturnus et la puissance mélancolique de
Yearning.
Dans la droite lignée de ses deux glorieux prédécesseurs,
Chapter 3: Parasomnia plante une ultime fois ce décor si singulier : un paysage à la fois grave, onirique, funeste et désabusé. Les premiers accords s’enroulent lentement à notre cou et étreignent notre respiration. Long de plus de 21 minutes, le splendide
Dilapidation and Death parviendrait à lui seul à anéantir la population d’une métropole : une marche funèbre magistralement orchestrée et empreinte d’une sombre majesté, pourvue d’une teneur dramatique qui crève littéralement le cœur, avec sa progression limpide, glaciale et inéluctable comme la mort, son charisme stupéfiant et son final chanté par ces chœurs d’une beauté solennelle absolument superbe. Une cascade de sentiments tragiques sous un rythme lourd comme une chape de plomb, contrebalancée par des résonances presque éthérées, par de perpétuels échos issus de l’Ambiant pur dont l’onirisme évoque un doux flottement spectral…
Mais ce qui fait une fois encore toute la différence, c’est la qualité des atmosphères, cette beauté mortuaire unique, cette propension innée à créer la musique la plus magnifiquement triste… Contrairement à une bonne majorité de fossoyeurs œuvrant dans les bas-fonds de ce genre maudit, il n’est nullement question ici de gémir ou de se morfondre dans l’opacité monotone et monocorde d’harmonies lancinantes et soporifiques, bien au contraire. Bien que désespérée et infiniment noire, cette musique est continuellement enrobée d’une beauté contemplative hypnotique et d‘une fragilité à fleur de peau. Car ce qui a toujours singularisé la musique de ce finlandais, c’est bien la mélodie, la vraie. Celle qui est capable de prendre totalement possession de l’esprit; qui parvient à l’enflammer et à en faire l’esclave de sa magie. Il faut saluer la justesse des arrangements et la qualité de ces riffs aussi sobres que tragiques, que viennent orner les lignes de cette guitare lead illuminant les ténèbres de ses rayons cristallins... Tout s’enchaîne de façon exemplaire. Tout est là pour nous faire rendre les armes. Et l'on ne songe qu’à une seule chose : se replonger encore et encore dans ce florilège de sentiments. Une addiction irrépressible nous envahit...
Parce que la douleur ici fait paradoxalement un bien fou, parce qu'au-delà de la rudesse de cette tristesse belle à pleurer s’abattant comme une pluie de cendres, se dégage une plénitude suprême, un onirisme étonnamment apaisant. On se sent happé, tout notre être s’enfonce lentement et s’immerge avec sérénité dans ces flots noirs. On s’abandonne à ces sonorités d’un autre monde. On se laisse chuter sans la moindre retenue dans ce puits de douleur sans fond, un sourire extatique au bord des lèvres…
Beau et majestueux comme un crépuscule sans fin, froid et triste comme un hiver polaire, inexorable comme le destin, poignant comme le deuil et constamment drapé d'un voile de résignation et de dignité,
Chapter 3: Parasomnia est un pur joyau. Comment ne pas être ébranlé par de cette atmosphère bouleversante de sincérité, par ces somptueuses mélodies comparables à des lames nous lardant constamment le cœur de leur spleen superbe ? Une musique déchirante de beauté, de franchise et de justesse, transformant les larmes en cristaux précieux et le cœur en brasier.
Que dire de plus...? Une épitaphe sculptée dans le plus beau des marbres. Un disque une fois de plus magnifique, immortalisé par le génie créatif d’une âme noble et tourmentée : celle d’un grand Monsieur disparu trop tôt et définitivement irremplaçable…
Cette chronique est dédiée à Juhani Palomäki, à qui je tiens à témoigner toute ma gratitude ainsi que mon profond respect, et dont la totalité des travaux m’a réellement touché. Merci.