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Chroniques :: Chronique de Absolute Dissent

Chronique de Absolute Dissent

Killing Joke  - Absolute Dissent (Album)

Les bouffons flamboyants



Killing Joke
"The Death And Resurrection Show"…
Difficile de ne pas voir dans le titre de cette chanson tirée de l’album éponyme de 2003 un résumé de la carrière du groupe londonien.
En effet, plus d’une fois, on a bien cru sa dernière heure arrivée, tant le chaos semble être son mode de fonctionnement.
Tout d’abord, Killing Joke est mort puis et revenu à la vie plusieurs fois dans le domaine créatif : que de changements entre le combo post-punk des débuts pétri de dub, de punk et de funk robotique (Killing Joke, What THIS For… !, Revelations), et le quatuor de métallurgistes millénaristes et misanthropes de la fin des années 90 et du début des années 2000 (Pandemonium, Hosannas From The Basements Of Hell) !
Et que penser de son brutal attrait pour la new-wave apocalyptique en plein milieu des années 80 (Night Time, Brighter Than A Thousand Suns…) ?
Que dire encore de certaines parenthèses musicales aux allures d’exercice de déstabilisation d’auditoire (Democracy) ?
Killing Joke a également connu des turbulences dans le domaine relationnel : quel brutale et étrange fin pour la première mouture du groupe quand Jaz Coleman décide de se réfugier en Islande (suite à une vision) pour échapper à une Apocalypse imminente !
On peut également penser aux départs simultanés de Raven et de Ferguson suite à des tensions durant l’enregistrement d’Outside The Gate (album qui initialement devait être un projet solo de Coleman).
Enfin, on peut songer à cette longue période de silence entre 1996 et 2003 qui verra Jaz Coleman s’intéresser davantage à la musique classique (écritures de pièces pour orchestre symphonique) qu’aux excès bruitistes de son groupe.
Bref, Killing Joke, on le constate, a souvent alterné des périodes d’euphorie et d’abattement qui ont souvent mis en danger son existence.
Mais la blague qui tue a la vie dure et se relève à chaque fois.
Mieux, les tensions, les tragédies et autres difficultés lui servent de tremplin créatif.
Ainsi, c’est la mort qui a indirectement initié le processus de composition de cet Absolute Dissent : le décès prématuré de Paul Raven, bassiste de la formation depuis de nombreuses années, a réuni les membres originels de Killing Joke (c’est-à-dire le line-up des trois premiers albums) qui, pris de vertiges face au caractère inéluctable de la mort et face à la fragilité de la vie, ont décidé de jouer à nouveau ensemble et de produire un treizième album studio.
A entendre Jaz Coleman, la chose semblait inévitable :
Do you know what? All of us knew we were getting back together; we just didn’t know when? All of us knew from 82 onwards but we did know it would happen and Paul’s passing brought us together faster. Raves did really well stepping in after Youth because he was almost an impossible act to follow – that kind of character that Youth brought to the band. Paul did so well. He brought his own thing to the table. But in the end – and Geordie’s said this and so have I – with the original line-up there is a chemistry there.
Peut-être Coleman et consorts devraient-ils songer sérieusement à prendre le phénix pour mascotte ?
Cela tomberait presque sous le sens pour un groupe qui a toujours été fasciné par le feu et son pouvoir purificateur (n’a-t-il pas appelé l’un de ses albums Fire Dances ?).
D’ailleurs, ce nouvel opus de Killing Joke est-il habité, oui ou non, par ce feu sacré (leur leader a même parlé d’alchimie à propos du groupe) ?
C’est ce que nous allons tenter de savoir en analysant un album qui rompt dès la première écoute avec les pilonnages industriels des deux précédents albums.

Ce qui frappe d’emblée le tympan de l’auditeur dans ce nouvel opus de Killing Joke, c’est le son.
Sale, grondant, marécageux, tellurique, explosif ou aérien, atmosphérique, séraphique, méditatif, hypnotique, il résume de la plus singulière des façons ce qu’a été et ce qu’est le groupe : une entité musicale déchirée entre le divin et le bestial.
Cependant, jamais auparavant Killing Joke n’aura réussi avec autant de brio à marier les contraires au sein d’un même album, pour ne pas dire au sein d’un même morceau.
Si l’on analyse avec attention les composantes de ce nouveau son, c’est-à-dire le jeu de ses quatre musiciens, on ne peut que tomber sur des contradictions.
La voix de Jaz Coleman, par exemple, hésite continuellement entre l’envolée lyrique et le grondement souterrain, un peu comme si dans son larynx, un ange et un démon prenaient sans arrêt le dessus l’un sur l’autre ("Absolute Dissent" et sa voix jamais enragée mais toujours frémissante de colère ; "Fresh Fever From The Skies" avec son couplet murmurant et son refrain coup-de-boutoir ; "European Superstate" conduit tout du long par une colère en filigrane ; la voix pleine de pathos et d’effets de "The Raven King" ; les feulements de vieux fauve nostalgique de "Ghosts Of Ladbroke Grove", etc.).
Inutile de dire que de cette façon la musique de Killing Joke gagne en tension ce qu’elle perd en agressivité pure, nous ramenant ainsi aux débuts du groupe, quand celui-ci qualifiait sa production sonore de "tension music".
Kevin Geordie Walker, de son côté, laisse sa Gibson ES-295 perpétuellement osciller entre magma rythmique bouillonnant et zébrures mélodiques cristallines sans jamais vouloir ou pouvoir se décider (cette hésitation fait d’ailleurs une bonne partie du charme rugueux d’"Absolute Dissent" ou de "Honour The Fire", chansons où le guitariste sonne à lui tout seul comme une espèce de Cocteau Twins des limbes).
Toutefois, sur cet Absolute Dissent, Walker étonne par un son inhabituellement sale, épais et fangeux.
Sur "The Great Cull", par exemple, cette nouvelle couleur sonore, couplée à son irrépressible passion pour la répétition, finit par donner l’impression qu’il est en train de forger une énorme pièce de métal (de metal ?) tant il est brut et martelant dans son approche rythmique.
Le morceau "Fresh Fever From The Skies", quant à lui, se voit recouvert par une crème de distorsion des plus épaisses, tandis qu’"Endgame" donne dans le bouillon d’arpèges saturés.
De temps en temps, le son du six-cordiste atteint même des profondeurs océaniques (la fin en apothéose de "Here Comes The Singularity").
Autant le son de Walker peut ressembler à un torrent électrifié qui charrierait toutes les impuretés possibles, autant celui de Ferguson, le batteur, se signale par sa sécheresse, sa rugosité et même, lâchons le mot, son rigorisme.
Concrètement, cela se traduit par un rendu très cru, très live et en totale opposition avec le son des autres musiciens de Killing Joke ( "Absolute Dissent" est une chanson qui illustre parfaitement ce fait).
La plupart du temps, Ferguson assurent des rythmiques taillées dans le rock et dans le metal le plus traditionnel : difficile de trouver des patterns tribaux post-punk dans des compositions comme "The Great Cul"l, "In Excelsis" ou "Endgame".
Mais le marteleur de fûts de la blague qui tue n’a pas peur des grands écarts stylistiques et n’hésite pas de temps à autre à donner dans l’implacabilité métronomique ("European Superstate" qui sonne comme du Kraftwerk à pistons ; "The Raven King" où on a l’impression d’entendre un escadron de marteau en partance pour les cieux ; les cliquetis industriels de "Depthcharge", etc.).
Là encore, nous avons un instrumentiste qui n’arrive pas à se décider entre la bête à double grosse-caisse (le formidable refrain de "This World Hell") et l’ange pulsatile désincarné (le parfum EBM d’"European Superstate" et les lourdes fragrances dub de "Ghosts Of Ladbroke Grove").
Et qu’en est-il de Youth, le responsable des fréquences graves chez Killing Joke ?
Lui aussi paraît avoir le plus grand mal à faire un choix entre sauvagerie ("The Great Cull", "This World Hel"l, "Depthcharge", etc.) et subtilité (l’introduction de "The Raven King", la basse conductrice de "Ghosts Of Ladbroke Grove" ou encore le groove motorisé d’"European Superstate").

On aurait cependant tort de ne voir dans cette nouvelle incarnation sonore de Killing Joke qu’une tentative de faire cohabiter ou alterner les extrêmes.
Il faudrait plutôt parler d’une synthèse réussie de tous les territoires musicaux explorés par le groupe.
Qu’il s’agisse du post-punk gonflé de dub et de bile des débuts, de la new-wave prise dans le permafrost du milieu des années 80 ou bien encore des éruptions métalliques et industrielles plus récentes, tout est là, mélangé, digéré, recraché.
Non contents d’avoir réussi à trouver un équilibre (toujours précaire) entre les hauteurs et les profondeurs, les membres de Killing Joke sont parvenu sur Absolute Dissent à faire se côtoyer les extrêmes stylistiques sans que jamais le résultat ne sonne gratuit ou décousu.
Au contraire, tout semble avoir été pensé dans les moindres détails, tout semble avoir été fait pour que les styles, les périodes et les influences finissent par former un réseau dense, compact et inextricable.
La rythmique aux allures de locomotive d’"Absolute Dissent", par exemple, est une référence directe et évidente aux brûlots post-punk que sont "Wardance" ou "Pssyche".
Toutefois, dans ce morceau, le Killing Joke des origines est perpétuellement en conflit avec celui, plus furieux, des albums récents : ici, le mélodique entre en collision avec le métallique.
Plus surprenant encore, on assiste au retour d’une influence qui avait été occultée pendant très longtemps par le groupe londonien : le dub.
"Ghosts Of Ladbroke Grove", avec ses échos de caisse claire et ses infra-basses abyssales, s’inscrit dans la plus pure tradition du genre.
Mais là encore, la nonchalance du passé rencontre l’agressivité du présent et les grands espaces jamaïcains résonnent régulièrement des cris bestiaux de Coleman.
Le mélange peut être plus insidieux comme dans "European Superstate" où, toujours sous la glace EBM/new-wave de l’époque Night Time/Brighter Than A Thousand Suns, affleure sans jamais percer un innommable pandémonium.
Killing Joke n’hésite pas non plus à revisiter son répertoire : le riff principal de "Here Comes The Singularity" est, par exemple, un habile recyclage de celui du célèbre "Eighties".
Le groupe reprend ainsi à son compte une trouvaille mélodique qui avait su emporter en son temps certains plagiaires dans des nirvanas musicaux que l’on ne nommera pas (plus ?).
Quant au morceau "The Raven King", en plus d’être un rappel et un dépassement des liturgies new-wave de Brighter Than A Thousand Suns, il est aussi un parfait exemple de ce qu’aurait pu être le groupe U2 s’il avait eu des tripes.
Et quand Killing Joke lâche la bride à ses mauvais instincts, il trouve quand même le moyen de se retenir pendant de courts et lumineux instants : "Endgame", chanson coulée dans le metal où Coleman sonne comme un Lemmy exalté, ne réussit, pas exemple, pas à faire l’économie d’un refrain accrocheur.
Mais le plus souvent, les accès de fureur sont totalement incontrôlés (le feu d’artifice vocal de "The Great Cull" ; la rage en roue libre de "This World Hell" ; "Depthcharge", où le larynx du leader de Killing Joke semble prendre des dimensions cosmiques, etc.)
Absolute Dissent montre donc un groupe qui marie avec bonheur et brutalité différentes influences pour les amener à un autre niveau.
Toutefois, un des faits les plus notables sur ce treizième album studio de la blague qui tue est certainement le retour d’un certain sens du tube : il sera en effet difficile pour l’auditeur de résister au pouvoir de séduction de l’hymnique "European Superstate" (qui sonne comme si "Radioactivity" de Krafwerk avait été accéléré) ou à l’héroïque "In Excelsis".

Mais l’heure du bilan ne se limite pas à l’aspect sonore : les textes de ce nouvel album de Killing Joke montrent un groupe étonnamment nostalgique tout en étant tout entier tourné vers le futur.
Doit-on y voir une nouvelle tentative de sa part de faire cohabiter les contraires ?
C’est probable.
Ainsi, on retrouve sur Absolute Dissent, les marottes thématiques habituelles du groupe, à savoir le millénarisme, les théories du complot ou bien encore les diatribes contre l’ultralibéralisme et ses ravages.
De ce point de vue, les paroles d’"Absolute Dissent" sont sans équivoque : "I reject this prison planet/I reject and resent/Absolute dissent/I won’t relent".
Comme toujours avec Killing Joke, les choses sont toujours présentées sous un jour apocalyptique.
The Great Cull, par exemple, parle de néo-malthusianisme et accuse le Codex Alimentarius (en gros, une normalisation des critères alimentaires exigée par l’ONU) de rendre une partie de la population mondiale malade, et ce, dans le but de la maintenir sous la barre des 500 millions : "Thin the herd, thin the herd, the great cull is coming down…"
Charmant.
"Endgame" voit, de la même façon, Jaz Coleman vitupérer de sa voix de stentor enroué contre les industries pharmaceutiques, responsables d’une quantification de l’humain : "Correlate with population, analyse the data/everybody’s looking inside humanity’s empty larder".
Tout aussi charmant.
Quant à "Here Comes The Singularity", on y voit Killing Joke invoquer les mânes révolutionnaires de Saint-Just et du proto-communiste Gracchus Baboeuf : "Let Baboeuf and Saint-Just pass judgement from the street".
Sanglant.
Il ne faudrait toutefois pas croire que Coleman et Cie ne soient préoccupés que par la chute accélérée de la civilisation occidentale : ils sont également tournés vers des idéaux.
Ainsi, "In Excelsis" les voit reprendre à leur compte une phrase-clé de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis ("Life, liberty and the pursuit of happiness") pour célébrer leur vision de l’homme : "The glory of freedom, simple liberties/In excelsis/The rights of man to eat and drink and breathe/In excelsis".
Il ne fait également aucun doute qu'"European Superstate" se veut une rélexion sur l’idéal européen : "I’m a Judeo-Christian morality with a Greco-Roman intellect/It’s the way we’re short-wired/It’s a civilizing force that demands respect".
Mais, il y a aussi des thèmes plus inhabituel dans ce treizième effort discographique, comme la célébration des ancêtres à travers la figure du défunt bassiste Paul Raven : "Watching from his perch bemused/I see him now/The spectre of the Raven King".
Il y a même un regard nostalgique sur les origines du groupe dans "Ghosts Of ladbroke Grove" : "Get together, comme remember/Ghosts of Ladbroke Grove/What’s happened to Ladbroke Grove ?"
Par Ladbroke Grove, Jaz Coleman désigne autant le berceau de sa famille que le foyer de la deuxième vague du punk : "Well it's our tribal area, apart from we hate the way it's been developed. We miss all our old friends. That's where we started this, where generations of my family have lived, it was the first cosmopolitan experiment in this country. It's sacred land. It's where the second wave of punk started."
Au final, Absolute Dissent ressemble furieusement à une célébration de ce qu’était, de ce qu’est et de ce que sera Killing Joke.
"And the fire that drives us overcome all pain/ And all of our struggles never been in vain" comme le chante Coleman dans "Honour The Fire".

Après l’écoute des douze titres qui compose Absolute Dissent, on ne peut qu’être impressionné.
Bien sûr, l’amateur de musique de haut-fourneaux sera déçu de ne pas y retrouver la rage qui animait des opus tels que Pandemonium ou Hosannas From The Basements Of Hell, mais les autres, ceux qui suivent le groupe depuis ses débuts, seront ravis de retrouver un groupe qui n’a fait que gagner en densité, en complexité et en profondeur avec le temps.
On pourrait même dire qu’Absolute Dissent est un petit miracle discographique : il est tout à fait incroyable qu’un groupe qui a plus de trente ans de carrière puisse encore sortir des albums de ce calibre.
Voici une œuvre qui est amenée à prendre de plus en plus d’importance avec les années : on y trouve, en effet la quintessence de Killing Joke, ce qui n’est pas peu dire.
Rugueux et sublime.



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Absolute Dissent - Infos

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Sortie : 2010
Genre : Post-punk, Metal Industriel
Label : Spinefarm Records
Playlist :
1. Absolute Dissent (6:16)à écouter en premier
2. The Great Cull (5:57)à écouter en premierlisten
3. Fresh Fever from the Skies (3:23)culte !culte !
4. In Excelsis (4:04)culte !culte !listen
5. European Super State (4:42)culte !culte !
6. This World Hell (5:27)à écouter en premier
7. Endgame (4:42)à écouter en premierlisten
8. The Raven King (6:33)culte !culte !listen
9. Honour the Fire (5:50)à écouter en premier
10. Depthcharge (4:17)à écouter en premier
11. Here Comes the Singularity (5:04)culte !culte !
12. Ghosts of Ladbroke Grove (6:32)à écouter en premier
écouter : Ecouter l'album



Killing Joke

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