Analyser une œuvre musicale aussi référentielle que le premier album de
Killing Joke n’est pas une mince affaire.
En effet, ce disque, d’une radicale nouveauté à l’époque de sa sortie (en 1980, rappelons-le) a influencé tellement de groupes différents (
Nirvana,
Ministry,
Napalm Death,
Nine Inch Nails,
Porcupine Tree,
Opeth,
Godflesh,
Metallica,
Tool,
Prong, Franz Ferdinand,
Primus,
Faith No More, Jane’s Addiction,
Korn, etc.) et a tellement marqué le paysage musical de l’après-punk qu’il semble difficile voire impossible d’en faire le tour.
Nous aurions cependant tort de nous décourager, car si un groupe peut sembler radicalement différent de tout ce qui l’a précédé, il ne vient pas pour autant de nulle part, et
Killing Joke ne fait pas exception à cette règle.
Le groupe londonien s’inscrit dans une mouvance musicale très précise : le post-punk.
Qu’est-ce que le post-punk ?
C’est un mouvement musical protéiforme de la toute fin des années 70 qui se propose de reprendre les choses là ou l’explosion punk de 1977 les a laissées et de les pousser un peu plus loin. Il s’agit d’être plus complexe, plus réfléchi et plus expérimental que le punk en gardant cette attitude DIY (Do It Yourself) et cet esprit de rupture avec le rock n’roll institutionnalisé des années 70 et ses dérives progressives qui avait caractérisé ce dernier à ces débuts. Sachant cela, on ne s’étonnera pas de voir et surtout d’entendre certains groupes rejeter l’instrumentation classique d’un groupe dit de rock. Ainsi, les groupes post-punks n’hésitent pas à utiliser les nouveaux instruments qui sortent sur le marché comme les synthétiseurs et les boîtes à rythmes (Cabaret Voltaire, The Cure, Depeche Mode, Fad Gadget, etc.). D’autres préfèrent renouveler leur approche musicale et s’émanciper de nombres d’américanisme musicaux qu’ils ne peuvent plus supporter, en particulier ses très (trop) lourdes influences blues (PIL, The Fall, Joy Division, Talking Heads,
Gang Of Four, etc.). Le post-punk est donc une musique radicalement centrée sur l’Europe et sa culture (et ce, même si certains groupes emblématiques du post-punk comme Pere Ubu ou Devo sont américains) ainsi qu’une tentative de recréer une musique populaire qui n’aurait pas connue l’influence de l’Amérique du nord.
D’une certaine façon, le post-punk se veut encore plus radical que le punk, puisqu’il rejette même le retour à la simplicité du rock n’roll des origines prôné par les groupes à crêtes et à glaviots (on ne peut nier, par exemple, que Steve Jones, le guitariste des
Sex Pistols, soit l’un des derniers enfants sortis de la cuisse de Chuck Berry).
Le post-punk est une rupture musicale radicale.
Ecouter l’album éponyme de
Killing Joke ne peut que nous renforcer dans cette idée, tant tout ce qu’on y entend est singulier
A musique singulière, musiciens singuliers : les deux membres rescapés du line-up originel de la blague qui tue, à savoir Jaz Coleman et Geordie Walker, sont tout ce que l’on voudra sauf des personnalités fades.
Jaz Coleman, en particulier, est ce que l’on fait de plus atypique en matière de musicien rock : né de père anglais et de mère indienne, il se distingue par sa maîtrise du piano, du violon (il a remporté plusieurs prix) et surtout de la composition et de l’orchestration classiques (il est d’ailleurs compositeur résident de l'orchestre symphonique de Prague). Il se signale également par son exceptionnelle curiosité intellectuelle : il a étudié la musique arabe au conservatoire du Caire et voue une passion aux musiques traditionnelles tchèques et maories, en plus d’être un féru d’occultisme (divination, numérologie, etc.). Le chanteur et meneur de
Killing joke est, on le voit, quelqu’un dont les préoccupations et les intérêts vont loin au-delà de la sphère rock.
Quant au guitariste, Geordie Walker, il a développé un son unique fait de chorus, de distorsion et de réverbération qui n’est pas loin de ressembler au magma d’un chaos
primordial. Autant son jeu et profond, puissant et hypnotique, autant son attitude scénique est sobre, détachée et nonchalante. Comme on pouvait ne pas s’y attendre, sa guitare est aussi originale que son jeu : une Gibson ES-295 des années 50 plutôt destinée aux dentelles jazz qu’aux rythmiques marteaux-piqueurs du rock industriel.
Bref, la musique résultant de la rencontre de ces fortes individualités ne pouvait pas rester inouïe et passer inaperçue.
De toute façon, dès le début, le propos du groupe se voulait percutant : "
to define the exquisite beauty of the atomic age in terms of style, sound and form" (définir l’exquise beauté de l’ère atomique en termes de style, de son, et de forme). Ni plus ni moins.
Paul Ferguson, le batteur originel du groupe, a même décrit les premières escarmouches sonores de
killing Joke en ces termes : "
The sound of the Earth vomiting" (le son que ferait la Terre en vomissant).
Avec le recul, on peut que donner raison au musicien :
Killing Joke produit une musique où s’agitent des forces brutes, élémentaires et indomptées.
Son premier album illustre parfaitement la chose.
N’ayons pas peur de plonger les mains et les oreilles dans cet extrait de chaos sonore de 1980 et essayons de voir d’où vient et où va ce groupe à nul autre pareil.
Tout d’abord, une première écoute de l’opus nous renvoie immanquablement au cœur du punk et surtout à
Public image Limited (PIL), groupe expérimental en diable et véhicule à la verve de John Lydon, ancien chanteur des référentiels
Sex Pistols. A l’écoute de titres comme "Wardance" ou "Tomorrow’s World", on peut avoir l’impression que
Killing Joke a décidé de pousser encore plus loin les principes esthétiques de ces glorieux prédécesseurs. Les différentes composantes du son de PIL (rythmiques hypnotiques, guitare froide, dissonante et distordue, vocaux tourmentés) sont ici amenées à un autre niveau de brutalité, de profondeur et d’efficacité : qu’il s’agisse de la voix de Coleman qui semble agoniser dans sa bile ("Requiem"), des lignes de guitares agressives et imposantes de Walker ("The Wait") ou des rythmiques robotiques et circulaires de la paire Youth/Ferguson ("Tomorrow’s World", "The Wait"), tout concourt à faire de ce
Killing Joke un sommet de hargne post-punk.
Mais plus que John Lydon et PIL, c’est le krautrock qui a exercé une influence sur le groupe de Coleman. On peut penser sans trop se tromper à des groupes comme Neu!, partisans de la rythmique motorisée minimaliste. Que l’on jette une oreille sur des morceaux comme "Hero" ou "After Eight" (sur l’album
Neu!’75) et alors on découvrira la source des obsessions rythmiques propres à
Killing Joke et à une très grande partie des groupes de l’après-punk. De là à dire que la blague qui tue s’essaie à une version guerrière de la rythmique "Motorik" (la fameuse rythmique ultra-répétitive utilisée par les groupes de krautrock), il n’y a qu’un pas.
L’autre influence évidente de
Killing Joke est la lourdeur métallique de
Black Sabbath. L’introduction de "Wardance" est, à cet égard, très éclairante : la quinte de toux de mineur en fin de carrière de Jaz Coleman renvoie directement aux toussotements enfumés de Toni Iommi au début du stupéfiant (dans tous les sens du terme) "Sweet Leaf".
Clin d’œil ?
C’est fort possible.
De façon plus concrète, Geordie Walker a su s’inspirer des riffs répétitifs du groupe de Birmingham pour créer ses climats plombés et apocalyptiques. Des titres comme "Requiem" ou "Primitive", par exemple, reposent sur la même évidence mélodique et sur la même menace sourde qui habitaient les compositions du
sabbat noir, les digressions funky et les oripeaux blues en moins. Définir l’exquise beauté de l’ère atomique en termes de style, de son, et de forme est à ce prix et "Complications" ressemble furieusement à du
Black Sabbath joué par des androïdes teigneux.
Enfin, la dernière influence audible dans ce premier effort discographique est sans aucun doute possible le dub. Comme tous les groupes post-punks anglais de sa génération,
Killing Joke a subi plus ou moins directement l’influence de ce genre musical dérivé du reggae qui met en avant le couple rythmique basse/batterie et qui se distingue par une profusion d’effets sonores (écho, phaser, réverbération, suppression de pistes, etc.). Il suffit d’écouter une chanson comme "Typical Girls" de The Slits pour comprendre à quel point dub et punk (et donc post-punk) peuvent être mêlés.
Si
Killing Joke utilise le dub, il n’en garde que ce qui est propre à servir au mieux sa vision musicale sombre et sauvage. Le morceau "Tomorrow’s World", par exemple, morceau construit autour de la basse, de la batterie et de trois notes de synthétiseur obsédantes utilise des effets de réverbérations sur la voix de Jaz Coleman à seule fin de créer une atmosphère rituelle innommable et inquiétante.
Précisons toutefois que le dub revu et corrigé par
Killing Joke tient plus de la plongé dans un enfer post-industriel fuligineux que d’une promenade dans les cieux colorés et enfumés de la Jamaïque.
On le constate,
Killing Joke est un groupe qui possède de multiples influences qu’il arrive à concilier et même à magnifier en ne retenant que ce qui peut servir au mieux son propos.
Et quel est ce propos ?
Nous l’avons déjà dit : définir l’exquise beauté de l’ère atomique en termes de style, de son, et de forme. Cependant, pour concise et percutante qu’elle soit, cette formule ne dit pas tout et omet une grande part de ce qui fait l’intérêt et le mystère de
Killing Joke, à savoir son mysticisme. En effet, sur ce premier album, Jaz Coleman montre clairement son intérêt pour ce qui est lié au divin en général et au millénarisme en particulier.
Ainsi, ses textes parlent souvent d’une humanité au bord du gouffre est sur le point de retourner à un état primitif. Dès "Requiem", le premier morceau, on sait à quoi s’en tenir: "
Man watching video/The bomb keeps on ticking/He doesnt't know why/He's just cattle for slaughter/The Requiem". Ce qui est étonnant, c’est que pour le chanteur de
Killing Joke, la catastrophe est toujours voisine de la célébration: "
The atmospheres range/Out on the town/Music for pleasure/It’s not music no more/Music to dance to/Music to move/This is music to march to/To dance/The wardance".
L’expérience du divin (et donc de l’inexplicable) n’est jamais loin: "
The mind begins to doubt what the heart already knows/Reason gives into rhyme, mind begins to blow/Reoccurring people numbers faces/And I abandon all my need for explanation", peut-on entendre dans "Complications".
Celle de l’animalité non plus: "
Torn between two sides of my nature/Half god and half beast/This hunger in my flesh my instinct says it knows what's best/But when the animal takes hold feel forces outside my control", hurle Coleman dans le bien nommé "Primitive".
Moitié dieu et moitié bête ?
Rien ne saurait mieux caractériser
Killing Joke.
Cette opposition ne se rencontre pas que dans les textes du groupe : elle se rencontre aussi dans sa musique.
En premier lieu dans le chant de Jaz Coleman qui alterne toujours rage incontrôlée et élans prophétiques au sein d’un même morceau ("Wardance", "The Wait", "Requiem"). Les rares moments où il se contente de chanter avec une voix claire se teintent toujours d’inquiétude voire même de folie ("Complications"). Quant à des titres comme "Tomorrow’s World" ou "$O36", ils sont plus proche du cri primal que d’autre chose.
Le jeu de Geordie Walker présente cette même dichotomie, puisqu’il mélange presque en permanence la plus grande âpreté rythmique (le riff à piston de "The Wait") et la plus grande subtilité mélodique (les superbes riffs en arpèges de "Requiem" et de "Primitive"). De la même façon, les dissonances et autres intervalles inhabituels doivent cohabiter avec un son de guitare aussi profond qu’aérien.
Quant à Youth et à Paul Ferguson, ils servent avec une brutalité de bourreau un discours rythmique circulaire et hypnotique propre à nous enfoncer dans les profondeurs de la terre ou a nous faire toucher le ciel (dans "Tomorrow’s World", leur jeu a même une dimension tribale).
Ce premier album contient en germe les futures explorations sonores de
Killing Joke : les refrains oniriques de "The Wait" ou de "Complications" anticipent nettement des morceaux comme "Darkness Before Dawn" ou "Adorations", tandis que les riffs froids et mécaniques de "Wardance" ou de l'instrumental "Bloodsport" annoncent de futurs pandémoniums industriels.
Mais ce premier album est aussi une pierre angulaire sur laquelle beaucoup de groupes vont construire leur édifice musical.
On a coutume et raison de dire à propos du même album qu’il pose les fondations de ce qui deviendra le metal industriel en proposant un mélange unique entre des sonorités électroniques (l’alarme qui rythme le début de "Requiem", les trois notes de synthétiseurs de "Tomorrow’s World", les claviers hoquetants à la Georgio Moroder sur "Bloodsport", etc.), un art du riff hérité du rock et du metal poussé à son paroxysme (la rythmique-locomotive de "Wardance", la guitare-hachoir de "The Wait", les arpèges menaçants de "Primitive", etc.) et un penchant certains pour le bruit et l’atonalité ("Bloodsport", "Wardance").
Mais pas seulement.
Le grand apport de
Killing Joke en tant que groupe, c’est cette attitude jusqu’au-boutiste qui imprègne toute leurs réalisations (même les plus pop) et qui dépasse l’idiome strictement rock et punk.
Cette approche vierge de toute influence blues et ouverte aux expérimentations les plus audacieuses (et les plus sauvages) se retrouvera chez des groupes comme
Ministry ou
Nine Inch Nails qui exploreront méticuleusement les pistes lancée par le groupe de Jaz Coleman pour créer le langage du metal industriel.
Cet extrémisme influencera aussi le mouvement thrash naissant qui saura retenir de
Killing Joke ses harmonies abruptes et sa conception motorisée du riff. Ainsi,
Metallica n’hésitera pas à reprendre "The Wait" sur
The $5.98 E.P.: Garage Days Re-Revisited. D’ailleurs, le thrash metal n’est-il pas un genre qui, tout comme
Killing Joke, a un intérêt pour l’eschatalogie ou le millénarisme ?
D’une certaine façon, on pourrait dire que
Killing Joke représente le premier coup de ciseau qui séparera le rock et un metal qui commence doucement à devenir extrême.
On peut également sentir l’influence de la blague qui tue sur les riffs torturés et souvent atonaux de
Korn. On y décèle la même appétence pour les intervalles très dissonants (quinte bémol ou seconde mineure) et pour les sons extrêmement travaillés.
En résumé, il ne semble pas infondé de dire que
Killing Joke est la grammaire commune à partir de laquelle beaucoup de groupes de références ont forgé leur langage propre.
Il est certain qu’on ne saurait considérer
Killing Joke comme un album de metal et beaucoup d’amateurs de ce dernier genre trouveront que ce disque ne brille pas particulièrement par sa sauvagerie en 2010.
Ils auraient cependant tort d’en rester là.
En effet, trente ans après sa sortie,
Killing Joke parle toujours autant à l’auditeur par son urgence punk et par son incroyable atmosphère qui tient autant de la célébration que du Jugement Dernier.
C’est un album-carrefour qui mérite que tout amateur sérieux de musique s’y arrête pour comprendre où sont les racines noires d'une grande partie de la musique artistiquement exigeante d’aujourd’hui.
Pour conclure, nous dirons que le premier album éponyme de
Killing Joke est un classique qui, avec les années, ne cesse de nous étonner par sa pertinence et sa profondeur.