Retour à l'accueil
Chronique
Chroniques :: Chronique de Juju

Chronique de Juju

Siouxsie And The Banshees  - Juju (Album)

Un album-fétiche qui enfonce le clou



Peu de groupes de rock peuvent s’enorgueillir d’avoir une discographie aussi audacieuse et variée que celle de Siouxsie And The Banshees. En effet, de 1978 à 1995, ces derniers ont album après album et avec autant de patience que d’ingéniosité réussi à construire un temple fait de mots, d’images et de sons qui ressemble à s’y méprendre à une thébaïde post-punk où défileraient sans interruption et en rang serrés monstres à crêtes, oiseaux de nuits et autres créatures de l’ombre.
Avant de nous pencher sur le cas de Juju, album du groupe sorti en 1981, passons rapidement en revue les précédentes réalisations des pionniers (à leur corps défendant) du rock dit gothique.
The Scream, sorti en 1978, présentait un groupe au son froid et original, certes, mais qui avait encore un pied dans le punk (la chanson "Carcass" illustre parfaitement cet état de fait).
Quant à Join Hands, album de 1979, il n’avait été qu’un premier et timide pas vers des territoires inconnus aux climats lourds et oppressants.
Enfin, Kaleidoscope, en 1980, avait vu Siouxsie et ses hurleuses partir avec une certaine réussite dans tous les sens et dans tous les sons avec une approche résolument pop.
On le voit, chaque nouvel effort discographique est comme un monde en soi et Juju, album aux atmosphères délétères et aux contours fantomatiques peut être vu avec un certain recul comme la première œuvre de Siouxsie And The Banshees où tout est maîtrisé de bout en bout.
Avec quels ingrédients le groupe londonien a-t-il abouti à cette réussite ?
Tentons de faire toute la lumière sur un album résolument sombre.

Juju est bien album post-punk : chaque chanson qui le compose semble être une tentative d’échapper aux codes sclérosés du rock du milieu des années soixante-dix qui agonise doucement dans ses redites rythmiques et ses rabâchages virtuoses, et chaque musicien semble se faire un devoir de défricher de nouveaux territoires, instrument en bandoulière.
Deux membres de Siousxie And The Banshees excellent dans cet art difficile : il s’agit de John McGeoch, le guitariste, transfuge du groupe Magazine, qui avait déjà fourbi ses armes sur Kaleidoscope, le précédent album ; et Budgie, le batteur (ex-marteleur de fûts chez les Slits et chez Big In Japan), qui est devenue un force créatrice majeure pour le groupe depuis l’album Join Hands).
Avec son jeu aussi subtil qu’original, John McGeoch éloigne définitivement le groupe des facilités du punk originel (sa propension à devenir du mauvais heavy metal accéléré, par exemple) et lui donne un mystère et une profondeur inconnus jusque-là.
Au contraire de beaucoup de guitaristes de rock, John McGeoch n’a pas recours à un son gras, chaud et velouté, mais à un à un son sec, froid et presque décharné.
Quand il utilise des sons clairs (souvent), ce n’est pas par volonté de contraste (avec le son saturé, comme l’immense majorité des six-cordistes rock et metal) mais pour souligner, embellir et donner un surplus narratif au morceau où il intervient. "Spellbound", chanson qui ouvre Juju offre un bon condensé du jeu du Jimmy Page de la new-wave : McGeoch passe sans efforts d’arpèges glacés et liquides à des guirlandes mineures qui évoquent des gouttes d’eau qui tombent du haut d’une grotte immense. Il n’hésite pas non plus à recourir à des rythmiques de guitares acoustiques aux accords originaux et qui sonnent comme une cavalcade dans des bois sombres.
John McGeoch est un avant tout un homme d’ambiances.
Avec ses sonorités cristallines quoique légèrement altérées, le guitariste de Siouxsie And The Banshees, un peu à la manière d’un Johnny Marr, revisite l’héritage de la guitare pop et psychédélique des années soixante avec des couleurs tantôt froides (les arpèges-permafrost d’"Arabian Knights"), tantôt criardes (les sonorités acides d’"Into The Light").
Puisqu’il connaît parfaitement les dégradés qui mènent du clair à l’obscur et du vaporeux au saturé, on ne s’étonnera donc pas que l'écossais s’y entende également comme personne en textures sonores. "Night Shift", par exemple, le voit rendre à la perfection une atmosphère nocturne inquiétante en alternant trémolos spectraux et accords-brouillards entre deux plages de silences ou de crissements métalliques, le tout avec un fort penchant pour la dissonance, voire même l’atonalité (cette dernière atteint son pic sur "Voodoo Dolly", le morceau qui clôt Juju).
De manière générale, Mc Geoch évite le feeling rock traditionnel en privilégiant les rythmiques anguleuses et les accords (très) dissonants. Ainsi, dans "Halloween", on entend au détour d’une introduction ou d’un refrain d’assommants hachis d’accords et d’inquiétants riffs en octave.
Avec le guitariste de Siouxsie And The Banshees, même le son saturé (l’essence de la guitare rock) ne sonne pas de manière traditionnelle : dans "Monitor", ce dernier, au lieu de donner un supplément de puissance, renforce le côté rampant et reptilien du morceau, finissant par installer un solide climat de menace. Le même phénomène est observable dans "Headcut" où les crissements de la six-cordes viennent perturber la rythmique dansante du début du morceau.
L’autre atout du groupe londonien est, comme nous l’avons dit plus haut, le batteur Budgie, batteur qui, sur Juju, met un point d’honneur à éviter les clichés du heavy rock. Aussi n’est-il pas étonnant d’entendre fréquemment tout au long de l’album des rythmiques aux consonances tribales s’appuyant plus souvent qu’à leur tour sur les différents toms. En cela, il possède une approche typiquement post-punk. C’est l’évidence même à l’écoute de titres qui ressemble à des rituels (le refrain obsessionnel de "Spellbound", le rythme de batterie-épine dorsale d’"Into The Light" ou bien encore le tourbillon de sentiments et de ressentiments de "Sin In My Heart"). Si jamais Budgie se risque aux rythmiques rock ou pop les plus stéréotypées, c’est toujours avec le dessin de les subvertir de la plus magistrale des façons. Des titres comme "Arabian Knights" ou "Spellbound", entre autres, n’hésitent pas à s’appuyer de temps à autres sur des plans de batterie que n’auraient pas renié certains girls groups des années soixante. Inutile de dire qu’utilisées dans le contexte Siouxsie And The Banshees, ces rythmiques gagnent en perversité ce qu’elles perdent en naïveté. Sur "Arabian Knights", par exemple, on a presque l’impression d’entendre une version post-mortem des Ronettes (le girl groupe qui chantait "Be My Baby") qui jouerait à Thrushcross Grange (la si sympathique demeure du roman Les Hauts de Hurlevent).
Budgie est un batteur subtil est puissamment narratif qui peut tenir un morceau par ses seules interventions ("Into TheLight", répétons-le, est entièrement bâti sur un rythme de batterie). Il donnera toute la mesure de son talent dans son duo avec Siouxsie Sioux, The Creatures, où le dialogue voix/batterie-percussions atteint des sommets de pertinence pop expérimentale.
Quant à Siouxsie Sioux et Steve Severin, c’est-à-dire le noyau créatif originel du groupe, ils donnent toute la mesure de leur talent d’écriture dans des morceaux qui, pour la plupart, restent fondamentalement pop dans leur essence (à l’exception notable de "Voodoo Dolly", où la structure couplet/refrain est totalement abandonnée).
Si Severin reste sobre et discret au possible, Siouxsie Sioux, en revanche, s’aventure dans des contrées laryngiennes inconnues en adoptant un chant bien plus incantatoire qu’auparavant et en n’hésitant pas à jouer avec les effets et les textures pour renforcer le climat d’inquiétante étrangeté de certains morceaux (le chant-murmure claustrophobe d’"Into The Light", "Halloween" et "Sin In My Heart" avec leurs parties vocales de sibylle enivrée par ses propres paroles, le placement rythmique singulier du chant dans "Monitor", les hoquets et les feulements de "Headcut", le flanger-fantôme de "Night Shift", etc.)

Les expérimentations des différents membres du groupe, on le constate, les rattachent clairement à l’avant-gardisme revendiqué du post-punk.
Cependant, nous aurions tort d’en rester là : Siouxsie And The Banshees, par son audace musicale, développe sur Juju un style qui finira bientôt à se suffire à lui-même et à dépasser les présupposés esthétiques de la new-wave.
Tout d’abord, Juju est un album intensément narratif et évocateur où musiques et textes sont en symbiose totale. Un morceau comme "Spellbound", par exemple, repose totalement sur cette dernière: alors que Siouxsie chante : "Following the footsteps/of a rag doll dance/we are entranced/Spellbound", le reste du groupe se livre à une véritable cavalcade circulaire.
Plus tard, alors que la même Siouxsie sussure: "take them by the legs/and throw them down the stairs", Budgie se livre à de lents et lugubres roulements de toms qui font clairement penser à une chute dans les escaliers. Et que dire des contrastes d’"Into the Light", où la section rythmique souterraine du couplet ("Into the line") se heurte toujours aux sonorités crues et acides du refrain ("Standing in the light") illustrant à la perfection les clairs/obscurs des paroles ("Driving in the night/Dead ahead in the light") ? On pourrait aussi parler du crescendo lyrique et instrumental de "Sin In My Heart", de la froideur sonore et émotionnelle de "Night Shift", des atmosphères et des images baroques d’"Arabian Knights", etc.
On pourrait presque citer tout l’album, tant ce principe narratif est consubstantiel à l’écriture des morceaux.
Du reste, cette volonté de faire voir et entendre les choses finit par faire ressembler Juju à un album-concept qui ne dit pas son nom, une œuvre qui se tient sur les terrains de la nuit, de l’enfance et de l’occulte.
Le titre Juju résume tout : "juju" est un mot qui est lié aux pratiques magiques de l’Afrique de l’ouest et au vaudou. Le terme provient du français "joujou" et désigne un objet aux propriétés magiques. Il peut être utilisé pour lancer des sorts ou pour se prémunir de dangers réels ou supposés.
On le voit, en un seul vocable sont liées les notions d’enfance et de sorcellerie.
De fait, les textes de Siouxsie Sioux et de Severin mêlent souvent ces deux éléments: "When you think/your toys are gone berserk/ it’s an illusion/you cannot shirk/you hear laughter/cracking through the wall/ it sends you spinning/you have no choice" chante la sombre diva dans "Spellbound". De la même façon, l’"Halloween" des Banshees montre une enfance en proie à de redoutables spectres: "The carefree days are distant now/I wear my memories like a shroud/I try to speak but words collapse/Echoing "Trick or Treat"/ "Trick or Treat"/ the bitter and the sweet".
Mais la chanson qui se rapporte de la façon la plus évidente au titre est encore "Voodoo Dolly": "Now this little voodoo dolly/has made you very lazy/you’re anemic from her sucking/and when you’re dead she’ll find another".
En s’aventurant dans des contrées encore plus sombres qu’à l’accoutumée, Siouxsie And The Banshees a défini un univers cohérent et personnel et a réussi à s’éloigner de l’orthodoxie de l’après-punk. Il a même fait beaucoup plus que cela : avec Juju, le groupe londonien a réussi à fournir une partie de la syntaxe d’un mouvement gothique qui, à l’époque, n’avait pas encore pris conscience de lui-même : fascination pour l’occulte, pour les terreurs de l’enfance, usage de sons de guitares lugubres et tremblants, importance d’un chanteur ou d’une chanteuse charismatique, etc.
Juju est l’une des sources intarissable à laquelle corbeaux mélodiques et autres gargouilles métalliques viendront s’abreuver goulûment.

Juju, quatrième album de Siouxsie And The Banshees n’a clairement pas usurpé son statut de classique intemporel : peu d’albums sont capables de lier orfèvrerie pop ("Spellbound", Arabian Knights") et innovations instrumentales (les rythmiques tribales de Budgie et le jeu incroyablement subtil de John McGeoch) avec une telle maestria. Si à cela, on ajoute une production (signée Nigel Gray, le responsable des meilleurs albums de The Police) qui a incroyablement bien passé l’épreuve du temps, on ne pourra que vouloir se plonger dans les noirs méandres de ce disque qui dépasse de très loin la sphère du rock gothique.
Pour conclure, nous pourrons dire que tous les guitaristes qui veulent sortir des sentiers battus et tous les amateurs d’écrins mélodiques expérimentaux (peut-être s’agit-il des mêmes personnes ?) se doivent d’écouter ce morceau de ténèbres et de créativité.
Chef d'œuvre.
Ni plus.
Ni moins.

(1) Modifier l'article
par Exocome Quadripustule, le 1 janvier 2011
Voir toutes les chroniques de Exocome Quadripustule


Chroniquer cet album

Avis des chroniqueurs :
 



Chronique précédente

Tout

Chronique suivante


Commentaires




Juju - Infos

Voir la discographie de Siouxsie And The Banshees
Infos de Juju
acheter sur Amazon
Sortie : 1981
Genre : Gothique Metal, Post-punk
Label : Polydor
Playlist :
voir paroles : Voir les paroles
1. Spellbound (3:17)culte !culte !listenparoles de Spellbound
2. Into the Light (4:13)culte !culte !listenparoles de Into the Light
3. Arabian Knights (3:07)culte !culte !listenparoles de Arabian Knights
4. Halloween (3:42)culte !culte !listenparoles de Halloween
5. Monitor (5:35)à écouter en premierlistenparoles de Monitor
6. Night Shift (6:06)à écouter en premierlistenparoles de Night Shift
7. Sin in My Heart (3:38)culte !culte !listenparoles de Sin in My Heart
8. Head Cut (4:24)culte !culte !listenparoles de Head Cut
9. Voodoo Dolly (7:04)à écouter en premierlistenparoles de Voodoo Dolly
écouter : Ecouter l'album



Siouxsie And The Banshees

Albums chroniqués :
Chronique de Juju
Juju
1981

Chronique de Kaleidoscope
Kaleidoscope
1980

Chronique de The Scream
The Scream
1978

Siouxsie And The Banshees
Siouxsie And The Banshees
Voir la page du groupe
Création : 1976
Genre : Autre
Origine : Royaume-Uni




Groupes en rapport


Bauhaus
Bauhaus
Voir la page du groupe
Création : 1978
Genre : Autre
Origine : Royaume-Uni


Sisters Of Mercy
Sisters Of Mercy
Voir la page du groupe
Création : 1980
Genre : Autre
Origine : Royaume-Uni


Christian death
Christian death
Voir la page du groupe
Création : 1979
Genre : Gothique Metal
Origine : États-Unis


The Creatures
The Creatures
Voir la page du groupe
Création : 1981
Genre : Autre
Origine : Royaume-Uni