Pour un groupe, la sortie d’un troisième album ressemble très (trop) souvent à un virage délicat qui l’emmènera soit vers l’autoroute du succès, soit vers la sortie de piste définitive.
Aborder ce moment ô combien crucial demande aux musiciens de faire preuve de cohésion, de sérénité et surtout d’amener leur savoir-faire et leur savoir-plaire à un niveau supérieur.
Est-ce que les membres de
Siouxsie And The Banshees étaient dans cet idéal état d’esprit au moment de fournir leur troisième effort discographique ?
Loin de là.
A la fin de l’année 1979, les hurleuses de Londres semblaient jouer de malchance : après avoir sorti coup sur coup deux albums d’un post-punk aux sonorités aussi prophétiques que cryogénisées (
The Scream en 1978 et
Join Hands en 1979) qui faisaient fusionner le radicalisme esthétique du punk avec le minimalisme mécanique d’un certain krautrock (Neu ! ou le Can de la période
Tago Mago), elles se retrouvèrent tout à coup privées de leur guitariste et de leur batteur (respectivement John McKay et Kenny Morris) suite à une dispute (aux motifs restés obscurs) lors d’une séance de dédicace dans un magasin de disques.
Ces deux départs brusques et simultanés ne pouvaient pas tomber plus mal pour Siouxsie Sioux et Steve Severin : ayant à peine commencé la tournée censée promouvoir
Join Hands, ils se retrouvèrent avec le bec de corbeau dans l’eau sale de la trahison.
Le choc passé, ils firent appel à un certain
Budgie, marteleur de fûts chez les néanderthaliennes dreadlockées des Slits.
Trouver un six-cordiste capable de trouver sa place dans leur univers polaire fut une tâche beaucoup plus ardue : après avoir vu défiler devant eux des dizaines de virtuoses incompatibles avec leur style-coup de ciseau, les deux Banshees restantes demandèrent, la mort dans l’âme et la rage au cœur, à Robert Smith, guitariste et chanteur de
The Cure (leur groupe de première partie) de bien vouloir assurer l’intérim jusqu’à ce qu’ils aient trouvé chaussure à leur pied et doigts à leur guitare.
Une fois la tournée terminée, et comme on pouvait ne pas s’y attendre, Robert Smith retourna donc avec ses amis curistes.
Sioux et Severin finirent quand même par tomber sur la (sombre) perle rare en la personne de John McGeoch, guitariste écossais aussi surdoué qu’avant-gardiste, qui venait de s’illustrer avec Visage (les auteurs du néo-romantique et crypto-gothique "Fade To Grey") et Magazine, le groupe d’Howard Devoto, un transfuge des vibrions de chez The Buzzcocks.
Même si
Siouxsie And The Banshees pouvait à nouveau prétendre être un vrai groupe, son avenir musical s’annonçait des plus sombres (un comble pour un groupe post-punk !).
Ce troisième album ne pouvait décemment pas être à la hauteur des deux précédents.
Et pourtant…
Quand
Kaleidoscope sortit au beau milieu de l’année 1980, ce fut la stupeur puis l’enthousiasme : la prêtresse post-punk et ses affidés, au lieu de capitaliser sur les recettes dissonantes et réfrigérantes de
The Scream et
Join Hands, s’étaient décidés pour la rupture radicale en passant du minimalisme acéré à l’expérimentation tous azimuts.
L’album se hissa très vite à la cinquième place des charts anglais, récompensant de la plus belle des façons l’audace (pour ne pas dire la témérité) de ses concepteurs.
Kaleidoscope… ?
Voilà un titre pour le moins intriguant.
Est-ce que cet album des Banshees ressemble à ces fascinants jouets pour enfant ou … ?
Est-ce que la musique qu’il contient colle à son titre ("kalos" : beau ; "eidos" : forme, aspect ; "skopein" : regarder) ou bien… ?
Les réponses à ces questions seront auriculaires ou ne seront pas.
Dans un premier temps, force est de reconnaître que cette troisième réalisation porte plutôt bien son nom, puisqu’elle mélange avec maestria les couleurs sonores.
Un morceau comme "Lunar Camel", par exemple, est entièrement construit à partir de sons de synthétiseur, tandis que "Red Light" est rythmé par les pilonnages d’une boîte à rythme et des clics d’un appareil-photo.
On y trouve aussi des guitares au son sec (le riff heurté et ironiquement rock de "Trophy", les démangeaisons rythmiques de "Tenant", les gifles acoustiques de "Christine", etc.), une section rythmique qui aurait pris des leçons de groove chez Leopold
Von Sacher-Masoch (le riddim spectral de "Happy House", la caresse métallique du charley dans "Tenant" ou encore le disco d’outre-tombe du quasi-instrumental "Clockface"), et une production signée Nigel Gray (le bienfaiteur de The Police) qui joue tellement avec l’espace, le silence et la réverbération, que ces derniers éléments finissent par devenir des instruments à part entière (les jeux incessant d’écho et de réverbération avec la voix de Siouxsie Sioux sur "Happy House", la sourde menace à base de flanger dans "Tenant", le brouillard onirique généré par l’ensemble des musiciens sur "Desert Kisses", la subtile sensation d’étouffement causée par "Red Light", etc.).
L’oreille attentive aura même l’occasion de débusquer les sonorités d’instruments aussi différents que le saxophone, le mélodica, le sitar, l’orgue Farfisa, etc.
Sur
Kaleidoscope, Les Banshees tournent définitivement le dos à l’agression frontale pratiquée sur leurs deux précédents opus.
Ici, la violence du groupe est diluée dans l’espace et la profondeur créés par les effets dub (rien de plus post-punk que les effets dub).
Sa musique n’en devient pas planante pour autant : si dub il y a, c’est celui d’un Lee Scratch Perry perdu dans un décor expressionniste d’un film de la UFA, celui d’un Nosferatu des manettes et des boutons.
De ce point de vue, "Happy House" est une réussite magistrale, puisque cette chanson réussit presque à inaugurer un nouveau genre musical, une sorte de reggae de catacombes joué par des spectres où les notes de guitares explosent comme des bulles sous les coups de caisse-claire.
Cet album et aussi celui du mélange des fortes personnalités, car
Budgie et John McGeoch doivent rivaliser de talent et d’invention pour tenir la route face au tandem créatif Sioux/Severin.
Du coup, les deux nouveaux arrivants optent pour une approche non-conventionnelle.
Ainsi, John McGeoch prend un malin plaisir à éviter la traditionnelle distorsion et utilise au maximum les sons clairs et les effets sonores cinématographiques.
Un bon exemple de cette démarche est le riff d’introduction de "Happy House" (encore une fois), guirlande de notes décharnées aussi mélodique qu’inquiétante.
On pourrait également citer le jeu de marionnette détraquée de "Trophy", les arpèges remplis de folie latente de "Tenant", les accords-toile d’araignée de "Christine", etc.
A peine arrivé, le musicien écossais ajoute de nouvelles cordes à l’arc tendu de
Siouxsie And The Banshees.
Mais
Budgie, l’ex batteur des Slits, n’est pas en reste: sa science du rythme qui avait réussi à domestiquer l’anarchie des punkettes primitivistes trouve ici sa pleine mesure.
Il se mue en maître-métronome du suspens sur "Tenant" avec son crescendo insensible et ses brusques sautes d’humeurs, devient un moteur à saccades carburant au krautrock sur "Trophy" et s’emballe comme un pur-sang sur "Skin".
Pour rester dans la foire aux égos, on peut souligner la participation de Steve Jones, un (S) ex-Pistols sur "Paradise Place", "Skin" et "Clockface".
Dans ces morceaux, il surprend tout le monde par sa capacité à se fondre parfaitement dans l’univers des deux ex-membres du Bromley Contingent.
Inutile de dire que nous sommes à des années-lumière des saillies rock n’roll à la Chuck Berry.
Un caméléon sonore.
Enfin, cet album mérite son nom, car il s’apparente à un véritable festival visuel, recélant en son sein des chansons extrêmement cinématographiques, véritables petits théâtres de cruauté et d’aliénation.
Ainsi, la mélodie à la fois enfantine et glaçante de "Happy House" nous emmène dans les interminables couloirs d’un manoir hanté où le Grand Meaulnes serait en train de jouer à Barbe-Bleue.
"Tenant", pour sa part, ressemble plutôt à une comptine pour chambre capitonnée avec son climat de sourde menace et ses relents de claustrophobie.
Pour un peu, on imaginerait une petite fille qui se parlerait à elle-même, enfermée dans l’armoire du Dr. Caligari.
Quant aux couplets de "Christine", ils semblent susurrés pour ne pas réveiller les monstres endormis sous le lit ou dans les têtes.
Et que dire du climat oriental vénéneux de "Desert Kisses" qu’on croirait directement sorti d’un mauvais rêve de Gérard de Nerval ou de "Red Light" et de son sordide climat de sexualité aliéné ?
Ce ne sont sûrement pas les errances de derviche-tourneur de "Paradise" Place qui nous donneront la réponse.
Si nous avons un kaléidoscope devant les yeux, avouons que celui-ci génère autant de fascination que de répulsion.
A partir de là, comment ne pas penser que
Kaleidoscope est un titre légèrement ironique ?
Tout d’abord, le mélange des différentes couleurs sonores aboutit presque immanquablement à un résultat terne, cassant, désespérément monochrome.
Il semblerait que les seules couleurs mises en valeur par
Siouxsie And The Banshees soient les couleurs froides.
Dans "Trophy", par exemple, la caisse-claire de
Budgie a un son si sec qu’il en devient presque douloureux et la voix de Siouxsie Sioux, atone à dessein, donne l’impression à l’auditeur que le morceau est en train de se disloquer, de se désintégrer, de se craqueler comme de la glace.
Sur "Lunar Camel", la sensation d’effondrement pré
domine : qu’il s’agisse des lignes de chant ou des nappes de synthétiseurs, tout paraît sombrer dans un abîme qui a pour seul fond la folie.
Pour preuve, l’autoritaire Siouxsie Sioux y chante comme une petite fille qui aurait perdu la raison et se serait laissée attraper par les monstres qui bavent sous son lit.
Même les ponts aux sonorités psychédéliques de "Christine" résonnent d’une joie factice avant de laisser la place à une fin circulaire sans aucune échappatoire.
Ensuite, si le kaléidoscope sait séduire les regards par le continuel changement des couleurs et des images, on ne peut pas en dire autant de l’album éponyme. En effet, le troisième disque de
Siouxsie And The Banshees nourrit une effrayante passion pour la répétition et la circularité, montrant un attachement presque morbide à ses influences krautrock.
"Tenant" n’est-il pas un continuel ressassement perturbé par d’inquiétantes nappes de synthétiseurs d’outre-monde ?
"Hybrid" ne laisse-t-il pas entendre des instruments enferrés dans leur propre logique destructrice, indifférents à tous les pleurs de saxo et autres bruits parasites qui leur barrent la route ?
Et "Clockface" ne ratiocine-t-il pas jusqu’à devenir parfaitement incantatoire et irréel ?
Le
Kaleidoscope des Banshees est décidément bien fuligineux et ne semble créé que pour susciter le vertige.
Et ce ne sont pas les textes de Siouxsie Sioux et de Steve Severin qui nous amèneront à penser le contraire, car ils s’inscrivent eux aussi dans cette logique de cauchemar, d’aliénation, d’enfermement.
Comme à son habitude, les deux musiciens s’intéressent aux états mentaux extrêmes qui les amènent à s’interroger (et à nous interroger) sur les limites de leurs (nos) perceptions.
La chanson "Christine" est peut-être le meilleur exemple de cette démarche.
Elle évoque directement le cas de Christine Costner-Sizemore, une américaine souffrant d’un
trouble dissociatif de l’identité et qui avait la faculté de voir ses multiples personnalités comme des personnes physiques distinctes (après avoir été témoin de deux morts et d'un accident horrible dans un laps de temps de trois mois alors qu'elle n’était encore qu’une enfant).
Les paroles font donc référence à certaines personnalités que possédait cette femme : la "Strawberry Girl" et la "Banana Split Lady" : "
She tries not to shatter,kaleidoscope style/Personality changes behind her red smile/Every new problem brings a stranger inside/Helplessly forcing one more new disguise/Christine-the strawberry girl/Christine-banana split lady/Christine-the strawberry girl/Christine-banana split lady".
Voilà qui ne nous rassure pas sur le sens que peut donner le groupe au mot kaléidoscope et qui nous éclaire sur sa démarche artistique : la cohabitation forcée de différentes personnalités musicales jusqu’à l’incohérence.
Et derrière la mélodie faussement naïve de "Happy House" se cache une véritable ironie: "
We've come to scream in the happy house/We're in a dream in the happy house/We're all quite sane".
Tout cela est chanté par une farandole qui n’est pas loin de se cogner contre les murs.
Puis, soudain, le cynisme fait son apparition: "T
his is the happy house-we're happy here/There's room for you if you say "I do"/But don't say no or you'll have to go/we've done no wrong with our blinkers on/It's safe and calm if you sing along".
La dénonciation du vernis de perfection dont se couvrent certaines familles, alors qu’elles sont agitées par les pires turpitudes, est véhiculée par une interprétation profondément sarcastique quelque par entre le carnaval et la douche froide.
La folie n’est pas loin.
On peut également basculer dans la pure paranoïa, comme dans "Tenant" : "
Forty watt bulb swing from a light cloud, on lawnmower groan, the carpet has grown but they have eyes at the keyholes and ears at the walls and the tendency for tenants is secrecy.....sssssssh".
Pas étonnant que ce morceau ressemble à une véritable marche en tapinois musicale.
Siouxsie Sioux fait aussi ses premières incursions vocales dans le registre de la diva des limbes dans un orient teinté d’un romantisme noir très dix-neuvième siècle sur "Desert Kisses" : "
Desert kisses in the sand/Engulfing joints, engulfing land/Tidal fingers cling to rocks/A deadly grip, a deadly lock", un univers qui sera à nouveau exploré dans "Arabian Knights" (sur l’album
Juju).
On pourrait dire en conclusion que
Kaleidoscope est un album paradoxal qui réussit le tour de force de mélanger une multitude de couleurs sonores pour obtenir presque uniquement des nuances de gris.
Malgré tout, il est le premier pas vers des contrées plus progressives et chatoyantes que le groupe explorera par la suite (il faudra attendre 1982 et l’album
A Kiss In The Dreamhouse pour que l’on puisse parler de couleurs).
Plus qu’un kaléidoscope, cet album est un carrefour dans la carrière des hurleuses londoniennes, un album où l’on sent que tout est possible et où se présentent toutes les pistes qu’elles exploreront par la suite (la noirceur Grand-Guignol de
Juju, les envolées psychédéliques de
A Kiss In The Dreamhouse, le rock progressif épuré de
Hyaena, les ambiances cinématographiques burtoniennes de
Peepshow, etc.)
Avec ce troisième album,
Siouxsie And The Banshees a réussi à passer à un niveau supérieur en élargissant avec talent leurs territoires musicaux sans cesser d’être eux-mêmes.
Voilà d’ailleurs la leçon que l’on peut retenir de
Kaleidoscope :
Siouxsie And The Banshees peut incorporer tout ce qu’il veut à sa musique sans cesser d’être
Siouxsie And The Banshees.
Mieux: plus de trente ans après sa sortie, ce disque reste d’une fraîcheur et d’un modernisme insolents.