Si on examine avec attention la trajectoire musicale de Siouxsie Sioux (Susan Janet Ballion de son vrai nom) et de Steven Severin (Steven John Bailey), les deux têtes pensantes de
Siouxsie And The banshees, on peut affirmer sans trop se tromper que l’ennui est le plus fertile des terreaux pour la création artistique.
Ce fut en effet l’ennui qui fit se rencontrer à un concert de Roxy Music, groupe glam de catégorie supérieure, les deux adolescents solitaires et qui leur permit de se trouver des points communs comme la fascination pour David Bowie, Lou Reed, T.Rex, The Stooges ou bien encore The Velvet Underground, et la détestation d’un rock mainstream qui selon les dires de Severin était devenu "
flasque et perverti".
Ce fut encore l’ennui qui les poussa à partir de février 1976 à suivre les
Sex Pistols, un groupe non signé mais terriblement excitant à cause du chaos qu’il laissait dans son sillage et de ses prétentions à opérer une
tabula rasa musicale.
En regardant jouer Johnny Rotten et ses sbires, Sioux et Severin, comprenant que n’importe qui pouvait le faire, commencèrent à caresser l’idée de monter leur propre groupe.
"
Il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l ‘audace et le rock est sauvée !” semblait leur dire la muraille sonore des
Sex Pistols.
Il ne fallut pas longtemps au deux fans de glam et d’univers déviants pour devenir les figures de proue de ce groupe d’adolescent excentriques et désœuvrés qu’une journaliste en mal d’appellations d’origines incontrôlées nomma Bromley Contingent parce que la plupart de ses membres étaient originaires de Bromley, bourgade de la banlieue de Londres.
Ce fut toujours l’ennui qui poussa Sioux et Severin à tenter leur chance au 100 Club Punk Festival quand l’un des groupes à l’affiche se désista à la dernière minute.
Siouxsie Sioux demanda à Malcolm MacLaren, manager des
Sex Pistols et organisateur de l’évènement, de les laisser jouer, même s’ils n’avaient pas encore de nom de groupe et un line-up au complet.
L’idée fit son chemin dans la tête de l’amoureux des thèses situationnistes et, deux jours plus tard, Sioux et Severin se produisirent sur scène accompagnées de deux musiciens recrutés pour l’occasion : Marco Pirroni à la guitare et John Simon Ritchie (plus connu sous le nom de Sid Vicious) à la batterie.
Le concert consista en une improvisation de plus de vingt minutes sur les paroles de "The Lord’s Prayer" ("Le Notre Père").
Le groupe, dont la durée de vie ne devait normalement pas excéder le concert, dut revoir ses plans quand on lui demanda de rejouer.
Sioux et Severin, galvanisés par ce succès inattendu, décidèrent de recruter deux musiciens permanents afin de donner une forme tangible à leurs aspirations musicales : Kenny Morris et John McKay, respectivement batteur et guitariste, les rejoignirent donc pour former ce qui allait rapidement devenir
Siouxsie And The Banshees.
Là où l’ennui cessa, les difficultés commencèrent :
Siouxsie And The Banshees, bien que pouvant remplir sans problème les salles de concerts de Londres, dut attendre jusqu’à juin 1978 pour signer un contrat discographique digne de ce nom (entendre : un contrat qui leur laisse une liberté artistique totale) avec Polydor.
Dès leur premier simple, Siouxsie et ses hurleuses se distinguèrent : "Hong Kong Garden" retint immédiatement l’attention des amateurs de nouveautés musicales avec son minimalisme de bon aloi, sa mélodie de glockenspiel et son riff de guitare entêtant.
Enfin, en novembre 1978, sortit l’album qui nous intéresse ici, à savoir
The Scream, une œuvre qui posa les premiers jalons d’une nouvelle esthétique musicale qui reprend l’héritage du punk pour le transcender.
Avec le recul,
The Scream apparaît comme l’un des premiers avatars de ce que l’on nommera un peu plus tard post-punk, un courant musical qui construit du neuf sur les décombres du rock laissés par le punk.
Laissons-nous donc déchirer les oreilles par ce cri et analysons-en les composantes.
Siouxsie Sioux et Steve Severin n’ont pas fait que subir l’influence idéologique des
Sex Pistols et de Malcolm MacLaren, ils ont aussi et surtout subi leur influence musicale.
On ne s’étonnera donc pas de retrouver dans le premier album de
Siouxsie And The banshees les éléments les plus caractéristiques de l’esthétique sonore punk.
Tout d’abord, tous les morceaux du disque se signalent par leur grande simplicité structurelle (l’inusable et inévitable opposition couplet/refrain), simplicité structurelle qui se veut comme un retour aux sources du rock et comme une alternative à la grandiloquence des groupes progressifs.
L’exemple le plus frappant de cette fidélité aux canons du punk est sans doute "Carcass", avec sa tonitruante intro de guitare et ses éructations menaçantes à la Johnny Rotten.
De la même façon, "Nicotine Stain", si on s’en tient à l’aspect strictement instrumental, sonne presque tout du long comme du heavy metal simplifié et accéléré, même si le son de guitare abrasif et grésillant de John McKay ne laisse pas d’évoquer les éprouvantes expérimentations d’un Keith Levene (le guitariste-tortionnaire de
Public Image Limited), donnant à dessein une patine avant-gardiste au morceau.
Ensuite,
The Scream s’illustre par un rejet de la virtuosité gratuite.
C’est un album nerveux, tendu et souvent au bord de la rupture qui donne à entendre des musiciens qui jouent en permanence aux extrêmes limites de leurs capacités.
Ce handicap musical collectif aboutit à la création de morceaux comme "Jigsaw Feeling", qui tourne sur une ligne de basse obsessionnelle et sur un accord de guitare martelé avec une conviction qui frise la démence, ou comme "Metal Postcard" et ses roulements de toms qui supportent une guitare-papier de verre, évoquant le crissement d’une craie sur un tableau noir aux dimensions cosmiques.
Les contraintes techniques que rencontrent Sioux, Severin, McKay et Morris renforcent l’expressivité de leur musique.
Le morceau instrumental "Pure" qui ouvre
The Scream, par exemple, atteint des sommets d’intensité par son utilisation intelligente de l’espace et du silence et des interventions de guitare, de basse et de batterie qui ont la simplicité et le pouvoir d’évocation de véritables esquisses : la batterie fait tomber les éclairs et la guitare et la basse grincent, se tordent et se plaignent pendant que la gorge de Siouxsie laisse échapper d’étranges incantations.
Pour un peu, on croirait entendre une version névrosée des Shadows.
Enfin, et fort logiquement, ce premier effort discographique de
Siouxsie And The Banshees est traversé par un sentiment d’urgence on ne peut plus punk : les morceaux qui le composent paraissent presque toujours sur le point d’exploser, tant Siouxsie semble avoir peur de ne pas avoir assez de temps ou d’espace pour s’exprimer, et tant Severin, Mckay et Morris paraissent vouloir réduire ce qu’ils jouent en charpie.
Nulle part ce phénomène n’est plus visible qu’à la fin de "Suburban Relapse" où tout s’effondre et sombre dans la dissonance et l’atonalité.
Un autre excellent exemple est le l'utilisation du flanger dans "Mirage" qui rend le son de la chanson si terne et si cassant qu’on à l’impression que cette dernière va se briser en mille morceaux (sans mauvais jeux de mots).
Comme il a été dit un peu plus haut, l’urgence est également très audible dans la voix de Siouxsie qui hésite entre hoquets rythmiques (le balancement malsain de "Metal Postcard") et vocalises-pic-à-glace ("Jigsaw Feeling" et ses lignes de chant-stalagmites, "Overground" et ses chassés-croisés vocaux)
Toutefois, par de nombreux aspects,
Siouxsie And The Banshees s’éloigne de la stricte orthodoxie punk.
Des deux tendances qui s’agitent au sein du chaos
primordial punk et même au sein des
Sex Pistols, à savoir la tentation de l’expérimentation tous azimuts (Johnny Rotten) et la contestation violente ancrée dans l’expérience des classes ouvrières (Steve Jones),
Siouxsie And The Banshees a indiscutablement choisi de suivre la première.
Les membres du groupe sont des adeptes de la "mort du rock", comme beaucoup de leurs contemporains à crêtes, mais là où certains basculent dans les brutales simplifications, eux commencent à édifier un univers musical cohérent à l’esthétique contrôlée.
Avec le rock, Siouxsie et ses Banshees n’agissent pas comme des assassins mais comme des taxidermistes : ils vident le cadavre de ce genre musical exsangue pour le remplir d’idées et de sonorités qui lui sont au départ étrangères.
Ni soli de guitare ni fracas de batterie à la fin des morceaux mais un son froid, cassant et anguleux qui joue avec les nerfs des auditeurs.
"Overground", par exemple, est tout entier construit sur un riff de guitare réfrigéré qui joue sur les différences de dynamique et sur l’utilisation du silence.
Quant au refrain de "Jigsaw Feeling", coincé entre des couplets qui tournent en rond, il fait penser à un effondrement.
Si
Siouxsie And The Banshees joue du punk, c’est un punk émacié, décharné et écorché où tous les mécanismes sont apparents, où la basse cliquète, la guitare grince et où la batterie est brinquebalante.
Quant à la voix de Siouxsie, elle semble fuir le "feeling" comme la peste.
Il suffit d’entendre le traitement que fait subir le groupe à l’"Helter Skelter" des Beatles pour se rendre compte de la séance de torture qu’il fait subir à la musique qui l’a précédé : la chanson est réduite à des bruits parasites et à des accélérations sans suite, et le principe de répétition inhérent à la pop est poussé à l’extrême avant que tout ne finisse abruptement et dans la confusion totale.
Il n’est donc pas étonnant que la musique des Banshees puisse apparaître comme mécanique.
Le morceau "Mirage", dominé par la voix quasi-robotique de Siouxsie et par des rythmes appuyés, sonne comme une charge de cavalerie impitoyable.
La chanson "Switch", quant à elle, est emmenée par la batterie de Morris qui semble être devenue un moteur qui tourne et se répète jusqu’à l’épuisement.
Du reste, la répétition est au cœur de l’esthétique
Siouxsie And The Banshees.
C’est une répétition héritée du seul genre rock assez minimaliste et avant-gardiste pour trouver grâce aux yeux et aux oreilles de ces hurleuses de la fin des années 70 : le krautrock.
Si la froideur des guitares est à chercher du côté du Velvet Underground ("
Siouxsie avait voulu que la guitare sonne comme un mélange du Velvet et de la scène de la douche dans Psychose" dit Severin en parlant de
The Scream), la répétitivité des rythmiques descend en droite ligne de groupes comme Neu! ou Can.
Toutefois, avec
Siouxsie And The Banshees, la fameuse rythmique Motorik devient sèche et grinçante, un peu comme si elle était jouée par un quatuor de squelettes.
Un morceau comme "Suburban Relapse", avec sa structure ultra-répétitive apparaît presque comme une tentative de mise en musique d’un
trouble obsessionnel compulsif.
De la même façon, la basse de Steve Severin est sur de nombreuses chansons intégralement guidée par cette passion de la répétition propre au rock allemand de la fin des années 60 et du début des années 70 : "Jigsaw Feeling", "Overground", "Metal Postcard", etc.
Le seul élément qui empêche le groupe de basculer dans l’aridité sonore totale est la voix de Siouxsie Sioux, une voix qui se distingue du vulgum pecus punk par sa recherche constante de la théâtralité et par sa capacité à survoler la masse sonore produite par les autres musiciens.
Ce côté dramatique de la chanteuse provient sans doute de ses héros à paillettes, c’est-à-dire Brian Ferry (Roxy Music) et David Bowie.
Comme eux, Siouxsie Sioux apporte un côté délicieusement non-rock (et même pré-rock) avec sa passion du spectacle et son lyrisme qui lorgnerait presque du côté de l’opéra.
Steve Severin résume encore une fois bien les choses : "
Un concert a quelque chose de magique, dit-il. Si vous pensez à vos artistes préférés, comme les Doors, vous ne pouvez pas les imaginer comme des types normaux qui vivraient comme vous. La scène est leur église. C’est ce qu’il y avait d’attirant chez les groupes glam intelligents : leur côté théâtral, le fait qu’ils jouent une sorte de pièce pendant leurs performances".
Ce côté théâtral, Siouxsie Sioux le possède au plus haut point.
Sur "Jigsaw Feeling" ou "Overground", elle arrive tout à fait à donner une forme chantée aux sentiments d’enfermement et de solitude, tandis que sur "Nicotine Stain", elle réussit à évoquer la folie, le manque et l’égarement.
Cependant, le domaine où les Banshees sont le plus en rupture avec les présupposés du punk est sans doute le domaine textuel.
Siouxsie Sioux voyait dans le punk bien autre chose qu’un outil politique : pour elle, c’était un moyen de s’interroger sur soi-même, si possible en s’intéressant aux états limites : la folie, l’obsession, le
macabre, etc.
"Carcass", de ce point de vue, est un morceau de choix : cette chanson raconte comment un employé de boucherie tombe amoureux d’un quartier de viande jusqu’à s’amputer lui-même pour ressembler davantage à l’objet de son amour (
"Be a carcass-Be a dead pork/be limblessly in love/Be a carcrash(carcass)-Be a dead pork/be limblessly in love").
Le texte est plein de jeux de mots de mauvais goût (hang with: pendre/sortir avec quelqu’un; hook : avoir le béguin/ crochet ; fresh meat, etc.) : "
By hook or by crook/you'll be 1st in his book/for an impaled affair/By hook or by crook/you'll be last in his book/of flesh oh so rare".
"Jigsaw Feeling", chanson écrite par Severin essaie d’imaginer les pensées d’un autiste: "
One day I'm feeling total/the next I'm split in two/My eyes are doing somersaults/staring at my shoe".
Quant au morceau "Suburban Relapse", il dresse le portrait d’une femme au foyer d’une banlieue résidentielle victime d’une dépression nerveuse : "
I'm sorry that I hit you/but my string snapped/I sorry I disturbed your cat-nap/but whilst finishing a chore/I asked myself "what for"/then something snapped/I had a relapse...A Suburban relapse".
On voit également poindre dans le texte de "Metal Postcard" les obsessions futuriste et dystopiques propres au post-punk: "
Reunion begins/with a glass of mercury/whilst television flickers/for (with) another news bulletin/flints light up the eyes/of the seated family".
En fait, le programme du groupe est tout entier dans ces propos de Siouxsie: "
Agir comme un poison contre la médiocrité".
Le titre du premier album de
Siouxsie And The Banshees, identique à celui célèbre tableau d’Edvard Munch, n’a pas été choisi au hasard : le disque du quatuor londonien exprime la même angoisse et la même détresse existentielle que l’œuvre du peintre norvégien.
Un autre parallèle peut également être dressé entre ces deux réalisations artistiques : leur apparente simplicité et leur souci d’une expressivité maximale.
Il n’est donc pas étonnant que la sortie de
The Scream ait aussi profondément renouvelé l’idiome musical rock.
Avec sa subversion totale du format rock (basse/guitare/batterie/chant)
Siouxsie And The Banshees a annoncé les premiers remous d’une vague froide qui allait congeler les années 80 et poser les fondations d’un temple de permafrost qui allait très bientôt accueillir des gargouilles gothiques.
Plus de trente ans après, le cri poussé par Sioux, Severin et consorts continue de résonner à travers les oreilles des amateurs de musiques singulières.
Un chef-d’œuvre trempé dans l’azote liquide.