Comment un groupe a pu réussir ce tour de force de passer de l'anonymat à la célébrité en si peu de temps ? Comment ce petit groupe qui avait réussi à se faire remarquer sur scène a-t-il pu renverser tout le monde musical aussi vite, en l'espace de dix titres s'étalant sur même pas une heure ? On ne peut pas parler de miracle, ce serait réducteur. Mais on peut saluer l'intelligence des musiciens qui offrent aux discours politisés de leur chanteur un fond sonore qui les met en valeur.
Rage Against The Machine, c'est d'abord un visuel, une pochette mémorable puisque tirée d'une photographie bien réelle. Pas de photo montage, rien. On y voit moine bouddhiste Thích Quảng Đức, s'immoler pour protester contre le régime dictatorial sud vietnamien, à l'époque soutenu par les USA. C'était à la fin des années 60, où les actes de ce genre étaient de véritables autodafés pour la cause des libertés. Evidemment, il n'est pas difficile de deviner qu'avec un nom de groupe et d'album pareil (Rage envers le système), on allait avoir droit à des paroles très politiques et très critiques envers les USA.
Zack De La Rocha dénoncera souvent l'impérialisme américain dans ses textes vindicatifs.
D'un point de vue musical, on entre dans une espèce de fusion. Mais oublions un instant les
Red Hot Chili Peppers qui à cette époque étaient devenus les plus fameux représentants du genre en sacrifiant leur côté punk. RATM se construit sur une section rythmique qui évolue dans un funk froid et inquiétant, avec une basse très présente et un batteur qui groove.
Tom Morello vient alors s'imposer. Ce guitariste est tout simplement génial. Il a tout compris de
Jimmy Page à
Tony Iommi et l'adapte à sa sauce en laissant parler sa créativité. Il produit des sons étonnants, au point où figure dans le livret une mention qui rappelle celle des premiers albums de
Queen : "no samples, keybords or synthesizers used in the making of this recording". Ce qui peut sembler totalement incroyable quand on se heurte aux effets créés par le guitariste.
Ajoutez à cela les textes déclamés. Il n'y a presque pas de chant. Les vocaux sont tantôt rappés, tantôt hurlés, déversant de l'huile sur le feu, versant dans une rage indignée et justifiée. C'est simple : si Zach De La Rocha avait chanté pareils propos à l'époque du mccartysme, il aurait été jugé communiste et coupable de haute trahison envers son pays.
Du coup, on a un ensemble détonnant, qui allie la violence à un groove infernal, comme en témoigne le célèbre Killing In The Name et ses paroles non retranscrites dans le livret. L'ensemble sonne souvent très rap de part la façon de s'exprimer de Zach et cela s'allie de façon remarquable à un metal de haute volée, frais et original. Les morceaux se succèdent sans que jamais la pression ne baisse. Bullet In The Head, Freedom, Wake Up... autant d'appels à la révolution. De La Rocha hurle, enjoint tout le monde de se réveiller, de comprendre que le monde qu'on nous propose n'a rien d'idyllique. Et pour nous le faire comprendre, il développe sa thèse sur dix morceaux incroyables, relativement longs, qui se déchainent au détour d'un break, où la guitare sait s'effacer pour laisser le reste des musiciens s'exprimer de façon plus funky. On est subjugué par cette musique syncopée et brute, véritable fer de lance pour des paroles intéressantes.
Rage Against The Machine est certainement l'un des groupes parmi les plus engagés au monde et cela ne sera pas qu'une façade, les membres militants régulièrement pour les droits individuels et civiques ou pour d'autres causes, ce qui leur vaudra de nombreux détracteurs. En attendant, ce premier album est une réussite presque absolue, à l'efficacité toujours intacte, plus de quinze ans plus tard. Un des grands albums des années 90, qui aura certainement sa part d'influence pour ce qui sera plus tard le neo metal.