Les noms de groupes ont et auront toujours cet étonnant et effrayant pouvoir de conditionner notre écoute. Ingraved, par exemple, avec ses douces sonorités et ses sympathiques connotations, sent le death metal putride à plein nez et à des kilomètres à la ronde. Alléchés par tel nom, nous ne nous sentons presque plus de joie à l’idée de plonger tête baissée dans une mer de bruits, de blastbeats et de borborygmes ; de se laisser happer par des abysses de fureur et de brutalité ; et, enfin, de se noyer dans la distorsion.
Hélas pour nous, Ingraved appartient à cette pléthore de groupes qui aiment donner du core (à plus ou moins haute dose) à leur metal.
Une fois la chose dite et digérée, nous nous trouvons aussi proches de la déception que la semelle de Doc Martens est proche du crâne de l’impudent pogoteur : encore un groupe en core !
Et là, pauvre de nous, c’est une avalanche de piercings, de mèches décolorées et de larmes millésimées emo qui semble nous ensevelir.
Heureusement, les membres du combo italien, au-delà de leur esprit de core, ont eu la bonne, que disons-nous, la merveilleuse idée de baser leur troisième effort discographique (après
Hatred From Outside en 2006 et la démo autoproduite
Moe Agare en 2008) sur un personnage de la mythologie japonaise assez peu sympathique qui répond à l’énigmatique nom d’onryou. Ledit onryou est un esprit qui a le déplorable et désagréable passe-temps de vouloir assouvir sa vengeance sur les vivants. A l’origine, il s’agit d’un être humain qui a mené une triste vie souvent balancée entre les brimades et les humiliations sans pouvoir se défendre et qui, une fois mort, a réussi à acquérir une redoutable puissance.
A quoi va-t-elle lui servir ?
A semer le sang, le meurtre et la désolation autour de lui, bien sûr.
On aurait pu croire l’onryou assez sensé pour limiter ses représailles aux personnes qui avaient pu le faire souffrir durant son séjour terrestre mais, bien malheureusement, tel n’est pas le cas.
Ce serait faire preuve d’une impardonnable naïveté.
L’onryou pratique une vengeance aussi sauvage qu’aveugle.
En d’autres termes, il est la fureur incarnée.
La fureur incarnée ?
Voilà qui laisse augurer du meilleur quant à la teneur sonore de l’album d’Ingraved.
Puisque l’on se trouve plongés dans l’univers japonais, profitons de l’occasion pour rappeler un précepte du
Hagakure, le livre des samouraïs, ces experts de la brutalité maîtrisée : "
D’après les anciens, un samouraï doit être remarqué pour son excessive ténacité. Une chose faite avec modération peut être jugée insuffisante. Il faut « en faire trop » pour ne pas commettre d’erreur. C’est ce type de principe qu’il ne faut pas oublier".
Est-ce que ce principe guerrier est applicable à la métallurgie musicale moderne pratiquée par Ingraved ?
Passons-donc leur disque au fil de l’épée de la critique pour le savoir.
Dès le début d’
Onryou nous sommes frappés d’estoc et de taille mais surtout d’étonnement par la qualité de sa production : à l’instar de nombreux groupes qui prennent le problème de l’enregistrement à bras le core, Ingraved a fait en sorte que sa garde sonore sonore ne souffre d’aucune faille. "Bad Karma", le premier morceau du disque, nous en donne un cinglant aperçu avec son entrée toute en hurlements et en blastbeats sur un tapis de guitares évoquant un escadron de TGV lancé à pleine vitesse dans nos oreilles. Les italiens ne sont pas là pour rire et le prouvent :
Onryou sera un exercice d’intensité ou ne sera pas. Durant tout le disque, le son se révèlera d’une puissance phénoménale et d’une précision chirurgicale : à plusieurs reprises nous manquerons de sombrer core et bien dans des riffs aux accordages qui peuvent rivaliser de profondeur avec la Fosse des Mariannes ("Kawaii") et dans des rythmiques aussi implacables et infaillibles qu’une machine ("Cold Black Fingers").
Cette impression est encore renforcée par la virtuosité de groupe dont font preuve en quasi-permanence les musiciens. Donatello Chirico, véritable homme-pieuvre à baguettes montre un savoir-faire impressionnant, qu’il se laisse aller à des ouragans percussifs syncopés ("Tsuna-Me", "Cold Black Fingers", "Redemption") ou à des rafales rythmiques frénétiques ("Bad Karma", "The Burden", "Showtime for My Apocalypse"). Quant à Gian Spalluto et Martin Sarcinella, binôme d’équarrisseurs à six-cordes, ils s’illustrent plus souvent qu’à leur tour dans la maçonnerie à base de palm-muting et d’accords de puissance ("Kawaii", "Showtime For My Apocalypse") ou dans la finition mélodique haut-de-gamme (les guitares harmonisées d’"Onryou" ou les arpèges pélagiques et saturés de "Tsuna-Me"). En ce qui concerne Tony Gianfreda et Sandro Nannavecchia, respectivement vocaliste et bassiste du groupe, ils s’y entendent comme personne pour donner encore davantage de force de frappe aux assauts métalliques d’Ingraved en épaississant le son à grand renfort de distorsion et d’éructations.
Nous sommes encore plus enclins à penser du bien du deathcore du groupe quand, de temps en temps nous réussissions à entendre quelques influences assez plaisantes dans son maelström métallique. Ainsi, un ou deux riffs bondissants d’"Onryou" ne laissent pas de rappeler le "Rise" de
Pantera. "Kawaii" et ses parties vocales scandées, lardées de chœurs virils, lui, rappelle les premiers faits d’armes d’un
Agnostic Front. Quant aux interventions vocodées et en voix claire de "The Burden" ou de "Bad Karma", elles font immédiatement penser aux industrieux instrumentistes de
Fear Factory. Si on se donne la peine, on pourra même entendre quelques intonations à la Phil Anselmo sur "Cold Black Fingers" et sur "Of A Promise Broken".
Malheureusement pour Ingraved, un son proche de la perfection, une technique instrumentale au-dessus de tout soupçon et des influences qui forcent le respect ne suffisent pas à faire un chef-d’œuvre capable de transcender le core et l’esprit.
Tout d’abord, les cinq musiciens italiens, n’arrivent pas, malgré toutes les qualités précitées, à éviter l’impitoyable écueil de la linéarité sur lequel tant de combos de metal moderne sombrent. En effet, face à ce déferlement de riffs, de hurlements et de double grosse-caisse nous finissons par être comme anesthésiés, n’ayant plus de plages de silence(s) pour faire contraste et pour souligner l’insoutenable brutalité de la musique ( de ce point de vue, "Cold Black Fingers" manque d’un solo virtuose et "Onryou" manque tout simplement de respiration).
Beaucoup plus grave, la technique instrumentale des italiens, assénée avec la force d’un argument, finit par rendre beaucoup de leurs compositions complètement artificielles. On a déjà l’occasion de s’en rendre compte sur "Bad Karma", où les incessantes coupures rythmiques et les enfilades incohérentes de riffs finissent par faire s’effondrer le morceau sur lui-même. Le pire est encore quand on sombre dans le stéréotype de l’extrémisme sonore comme sur "Tsuna-Me" où tout ne se réduit qu’à un enchaînement de tics de forgerons, c’est-à-dire des rythmiques syncopées de double grosse-caisse, des tapis de blastbeats et des riffs truffés d’harmoniques artificielles. Là où nous espérions êtres emportés, nous finissons par avoir peur de nous ennuyer tant tout paraît prévisible.
Bref, sans composition l’agression n’est rien.
Encore pire, Ingraved finit par vider les notions de colère et de brutalité musicale de leur sens. A plusieurs reprises, on a le sentiment que le metal d’Ingraved plonge ses racines dans autre chose que la rage ("Redemption", à ce titre, figure en tête des moments les plus énervants de l’album).
Dans quoi ?
On ne le sait pas.
Cependant, on peut être à raison être surpris quand on se rend compte que des groupes comme The Distillers qui utilise des formes musicales traditionnelles au possible (pop, punk et heavy metal) arrivent à être incroyablement plus heavy et viscéraux que le premier groupe de metalcore venu en laissant de côté les doubles-croches, les accordages en dropped-D et les rafales de double grosse-caisse.
Est-ce la force de leur(s) conviction(s) ?
C’est possible.
On en viendrait presque à se demander si le propos du gros du troupeau metalcore serait d’être heavy pour être heavy en faisant l’impasse sur la rage et l’urgence et en réduisant le metal à n’être qu’un exercice de body-building musical sans origine et sans but.
Trop d’incohérences et d’artifices dans la musique d’Ingraved incitent à penser cela.
Au final, nous qui espérions nous retrouver en face de l’incarnation de la brutalité sonore, nous nous retrouvons en face d’une marionnette métallique de kabuki vide de tout contenu et de tout sentiment. La chose est d’autant moins compréhensible que le groupe a choisi le nom de ce troisième album en référence à leur parcours troublé durant ces dernières années : "
Onryou is a metaphor for the band’s rise and rebirth after years of struggle into the underground metal scene and through personal troubles".
Comment se fait-il qu’il n’y ait pas trace de tout cela dans sa musique ?
Mystère.
On le voit, en faire trop n’est pas toujours synonyme de réussite dans le domaine du metal.
Ne soyons pas trop sévère et avouons qu’
Onryou reste malgré tout un bon album de metalcore que sauront apprécier les amateurs du genre.
Espérons que le prochain album des italiens soit plus riche en morceau mémorables.