Caress Of Steel fut un bide commercial et quasiment un bide artistique pour
Rush qui voyait sa côté de popularité grimpante brusquement stoppée par cet écueil prévisible. Le groupe brûlait la chandelle par les eux bouts à cette époque, s'infligeant des rythmes infernaux entre les passages studios et des tournées proches du Marathon. Certains commençaient à dire que
Rush n'était qu'un feu de paille, un clone de
Led Zeppelin ayant eu un peu de chance. Cependant, c'est sans compter sur la détermination du trio qui va donner là un sacré coup de pied dans la fourmilière grâce à un album loin d'être parfait ! Là réside la force d'une formation qui ne s'est jamais laissé abattre.
Le batteur
Neil Peart est un fan de SF. Et quand il tombe sur un texte étrange de Ayn Rand (auteur d'origine russe, qui a beaucoup oeuvré dans le domaine de la science fiction sociologique, mais qui a un peu sombré dans l'oubli aujourd'hui - ce disque est sorti six ans avant sa mort et s'appuie sur Anthem, Hymne en français), il décide de le retravailler pour en faire une chanson. Mais travailler un roman pour un titre, cela donne un morceau fleuve. Et sur plus de vingt minutes, Peart raconte un monde futuriste, où tout est régi par une série de lois dictées par les Prêtres du Temple de Syrinx. Personne n'a le droit de les enfreindre. Cependant, un homme découvre un jour une vieille guitare et il commence à jouer une musique différente... A partir de là, le thème diffère grandement du roman où un homme décide d'aimer la femme qu'il veut. Mais en définitive, ces deux thèmes ne sont-ils pas très proches l'un de l'autre ?
Musicalement, cela se traduit par une longue pièce d'une vingtaine de minutes, découpée en sept mouvements qui chacun possède son univers musical propre. Force, mélodie et onirisme forment une fresque magnifique, sublimée par la voix de
Geddy Lee, souvent au bord de la rupture. Il monte haut dans les aigus et se montre limite agressif, tandis que
Alex Lifeson profite de chaque espace pour caser des soli, électriques et éclectiques, pour le plus grand bonheur des auditeurs. Si on insiste souvent sur le fait que Peart soit l'un des plus grands batteurs en activité dans le domaine du rock au sens le plus large, on a toujours tendance à écarter Lifeson dont le toucher technique a toujours été remarquable.
Tout le long, nous assistons à une véritablement démonstration. Pas de quoi hurler que c'est du prog comme on n'en fait plus vu qu'il s'agit plus d'une accumulation de petits morceaux qui s'imbriquent les uns dans les autres, avec une dramatique commune qui se solde par une fin qui renvoie au début, comme un cercle vicieux, comme si tout était cyclique, comme si tout n'était que recommencement.
Du coup, le reste de l'album passe presque inaperçu. Les cinq autres titres ne rentrent pas le moule, ils ne font pas parti du concept et du coup, ils ne dégagent pas la même prestance, le même aura que
2112. Sans être mauvais, ils se montrent bien plus simple dans leur approche, entre hard rock mélodique et mélancolie sombre, avec diverses variations du style. C'est carré, c'est bien fait, mais on reste un peu sur notre faim. Parce qu'il y a eu
2112 avant et que ce titre à été un raz-de-marée dévastateur, un tsunami sonore tout en subtilité mais non moins destructeur. Et ce qu'il détruit avant tout, c'est la cohérence générale de l'album. Il y a ce morceau et le reste, clairement. Mais que cela ne vous empêche pas d'apprécier
The Twilight Zone et ses cassures rythmiques et le très
Queen Lessons comme ils le méritent, ils sont loin d'être mauvais.
Bref,
2112 est un album riche, de part son morceau titre qui est à la fois sa force et sa faiblesse. Force, car il est tout bonnement somptueux, un des plus grand morceau de hard rock jamais écrit et interprété avec maestria par une formation que certains enterraient déjà. Faiblesse car on se focalise sur lui, forcément et une fois ces vint minutes passées, autant émotionnellement que dans la chair, le reste ne nous convainc pas de la même manière. Bref, un album splendide mais grandement déséquilibré. Mais peut importe, il a ouvert une voix royale pour
Rush, qui s'impose là définitivement.