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Chroniques :: Chronique de Timescapes

Chronique de Timescapes

Indrama  - Timescapes (Album)

Les forgerons de l'atmosphère



La déformation professionnelle peut parfois être dangereuse.
Les musiciens métallurgistes, par exemple, à force de trop rudoyer les marteaux et les enclumes de notre système auditif, en sont inexplicablement arrivés à se forger un vocabulaire qui, sous des dehors anodins, se révèle plein de subtilités. Il suffit de laisser l’un de ces audacieux instrumentistes prononcer le mot "atmosphérique" pour s’en convaincre. Pour ces derniers, l’atmosphère et ces produits dérivés ne peuvent se concevoir sans deux ingrédients indispensables : la mélancolie et l’éternel féminin.
En effet, dans le monde plombé et plombant du metal, on ne saurait produire de climats, d’ambiances ou d’atmosphères dignes de ce nom sans avoir auparavant trempé son cœur et ses cordes dans un bouillon frémissant de bile noire.
Tout metal qui veut prétendre à l’évanescence aux hauteurs séraphiques doit s’acquitter de son poids de sang, de sueur et de larmes auprès du suzerain Acédie.
Mais, en général, cela ne suffit pas.
Pour produire un metal atmosphérique de qualité, il ne suffit pas de faire fonctionner les hauts-fourneaux pleureurs à plein régime : il faut aussi s’adjoindre les services d’un larynx féminin de catégorie supérieure.
Ainsi, pour un docteur ès brutalités sonores, le metal atmosphérique (ou ce qu’il considère comme tel) n’est pas loin de ressembler à un tableau préraphaélite aux reflets de flammes de l’Enfer, à une peinture aux couleurs criardes où des jeunes filles au cou gracile et à la longue chevelure vocalisent sur les élucubrations rythmiques et mélodiques de démons cornus et ricanants.
Le metal atmosphérique est un art du contraste.
En cela, il est toujours voisin du cliché et du ridicule quand il est mal pratiqué.
Le metal atmosphérique, c’est Ophélie qui flotte dans le magma.
Le metal atmosphérique, c’est Lady Godiva lancée à pleine vitesse et à califourchon sur une locomotive furieuse et fumante.
Le metal atmosphérique, enfin, c’est le résultat d’une improvisation électrique et chaotique entre une Belle et une Bête qui en auraient eu assez de dîner aux chandelles dans le bruit de la vaisselle qui s’entrechoque.
En prenant ces éléments légèrement surréalistes en compte, on comprendra assez facilement que toutes les aires géographiques ne sont pas propices à ce metal romantique et tellurique en diable.
Les terreaux idéaux de ce dernier sont les Liverpool cérébraux, les Ruhrgebiete émotionnelles ou les Reykjavik du désespoir, et non les contrées où Hélios règne en maître incontesté.
Comment donc ne pas s’étonner de voir un jeune groupe castillan s’adonner à ce genre musical si exigeant ?
Est-ce que le ciel de Madrid serait las, lourd et pèserait comme un couvercle sur l’esprit gémissant des autochtones en proie aux longs ennuis ?
Est-ce que Timescapes, premier album des espagnols d’Indrama serait un exemple brillant de spleen ibérique ?
N’attendons pas plus longtemps pour le savoir et fondons sur leur disque comme la vérole sur le bas-clergé.

Autant le dire d’emblée, après quelques minutes d’une écoute plus qu’attentive, ce n’est pas les qualités de la musique mais ses nombreux défauts qui nous auront tiré notre quota de larmes. Au premier rang de ces derniers, on peut difficilement faire l’impasse sur une production dénuée de toute ampleur et de toute profondeur. Alors qu’elle aurait dû nous défoncer les entrailles par un pilonnage aux lenteurs de cortège funéraire, la batterie se signale par un rendu squelettique et par un manque criant d’imagination ("Unreal"). Ainsi, il n’est pas rare de ne pas pouvoir distinguer accords de puissance brumeux et roulement de toms fantomatiques ("Free Me") dans la masse sonore produite par Indrama. De la même façon, les sursauts d’orgueil rythmique sont tellement rares que notre oreille ne peut manquer de les remarquer ("My Dark Soul"). Le même reproche peut être adressé aux guitares qui, au lieu de zébrer d’éclairs inspirés le ciel métallique de nos attentes, viennent mourir sur le seuil de notre pavillon auditif comme d’inoffensives bulles d’électricité, comme une immatérielle bruine de distorsion ("Tonight" où la six-cordes sonne involontairement comme un synthétiseur bon marché ; "Distance" et son infâme brouet de d’accords qui se traînent et qui se perdent dans le néant).
Le second défaut qui rend l’écoute de Timescapes douloureuse est la voix désincarnée et sans passion(s) de Selene, la chanteuse du groupe. On ne peut pas dire que celle-ci chante mal, certes, mais elle n’arrive souvent pas à insuffler suffisamment de dynamique à des morceaux qui en auraient bien besoin ("Free Me", à tout hasard, qui ressemble à du The Gathering avec l’âme en moins). Dans ces conditions, difficile d’éviter les écueils d’une pop de crypte en carton-pâte ("Soul’s Sound") ou d’un New-Age aux relents de neurasthénie ("Ride with Me"). Le chant de Selene possède un autre inconvénient de taille : un accent espagnol un peu trop prononcé qui donne une étrange allure à son anglais ("Free me"). Voulant visiblement chasser sur les terres laryngiennes de Anneke Van Giersbergen et de Liv Kristine, elle échoue à avoir la puissance émotionnelle de la première et l’instinct mélodique de la seconde. Bref, il est bien difficile de pouvoir faire abstraction de tous ces éléments sur la durée d’un album.
D’une manière générale, les compositions du combo castillan manquent d’audace, d’originalité et sombrent souvent dans la répétition stérile ("Unreal") ou le mauvais goût ("From" et sa modulation de fin de chanson qui sonne très années 80 ; "Secrets" et ses sons de flûtes totalement kitsch). La plupart du temps, les titres des madrilènes peinent à véritablement décoller, ce qui est paradoxal pour un groupe de metal atmosphérique.
Les redites et les stéréotypes frappent aussi leurs textes qui, ne soyons pas trop injustes, ne sont pas écrits dans leur langue maternelle.
Question : combien de titres de metal atmosphérique pourrez-vous créer avec les mots dark, soul, dreams, words, eyes, stars, moon… ?
Dans le domaine de l’écriture, là encore, les musiciens peinent à trouver un style personnel.

Malgré tout, il conviendrait de ne pas trop noircir le tableau, car Timescapes possède une qualité qui parvient à atténuer des défauts qui ne sont pas loin de le faire sombrer corps et bien : un sens de la mélodie imparable.
En effet, malgré une production à la limite de l'indigence et des compositions qui tournent en rond, on se surprend à fredonner quelques refrains (de ce point de vue, celui de "Free Me" est une réussite) et à retenir quelques passages (les guitares à la Paradise Lost de "Stages" ou certains motifs mélodiques de "Tonight").
Peut-être même que le chant désincarné de Selene qui évoque plus souvent qu’à son tour une Liz Frazer (Cocteau Twins) fragile peut plaire à certains auditeurs rétifs aux divagations glottales de certaines divas métalliques comme Tarja Turunen ou Sharon Den Adel.
Affaire de goûts.

Il est vraiment dommage qu’Indrama soit resté aussi timoré sur ce premier album. Le groupe avait manifestement le potentiel pour produire un metal atmosphérique original mais il a préféré suivre les traces de prestigieux groupes un peu plus nordiques. On regrette en particulier que les musiciens n’aient pas osé chanter en espagnol sur leurs compositions. La rencontre entre le baroque du Siècle d’Or et la puissance sonore du metal atmosphérique aurait pu donner un superbe résultat. On imaginerait presque une version plombée de Calderón de la Barca :
Hipogrifo violento,
que corriste parejas con el viento,
¿dónde, rayo sin llama,
pájaro sin matiz, pez sin escama,
y bruto sin instinto
natural, al confuso laberinto
de esas desnudas peñas
te desbocas, te arrastras y despeñas?

¡ Hay que cantarlo en español !
Espérons qu'à l'avenir, le metal atmosphérique d’Indrama saura se trouver des racines sur son propre sol et ainsi atteindre les hauteurs auxquelles il prétend.
C'est là tout le mal qu'on leur souhaite.



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Timescapes - Infos

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Infos de Timescapes

Sortie : 2010
Genre : Metal Symphonique
Label : Autoproduction
Playlist :
1. Free Me (5:05)à écouter en premier
2. From (4:06)
3. Unreal (6:50)
4. Tonight (4:44)
5. My Dark Soul (4:25)
6. Soul's Sound (4:46)
7. Distance (6:35)
8. Secrets (5:40)
9. Stages (5:55)
10. Ride With Me (4:31)
écouter : Ecouter l'album



Indrama


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