Sargeist... Un nom ayant une certaine résonance au sein de l’underground européen. Onze ans déjà que cet ambassadeur des ténèbres œuvre reclus et solitaire dans l‘ombre de son obscure tanière. Plus d’une décennie de dévotion, d’intégrité et d’intransigeance, durant laquelle il n’a cessé de perpétuer le spectre d’un art éminemment pur et traditionaliste.
Après avoir réalisé seulement deux albums, mais en revanche un nombre conséquent de splits (notamment en compagnie des terroristes français de
Merrimack et
Temple Of Baal), cette légion finlandaise, commandée par l’esprit réactionnaire et despotique de Shatraug, également maître à penser et meneur spirituel de l’entité
Horna, crache enfin sa troisième impiété, toujours sous l’étendard du label américain Moribund Records. Elle reprend sa marche funeste plus déterminée que jamais, lançant cette nouvelle offensive au visage d’un monde gangrené qu’elle abhorre, soufflant sur les braises de la haine et de la misanthropie afin de raviver la flamme noire d‘un Black Metal purificateur, puisant sa source au début des années 90.
Succédant au très cru
Disciple Of The Heinous Path,
Let The Devil In renoue avec le mysticisme occulte présent sur le ténébreux premier opus
Satanic Black Devotion. Fort du poids des années de connaissance, d’implication et de dévouement de son géniteur, ce nouveau rituel apparaît de ce fait comme une œuvre résolument mature, et surtout synthétisant le plus fidèlement l’essence maligne de ce projet chaotique et totalitaire.
Musicalement,
Let The Devil In se traduit par l’autoritarisme d’une expression malsaine et sans équivoque, à la fois cruelle, mélodique et fidèle à l’esprit originel, mais surtout (et c’est justement ce qui fait défaut à bien des formations actuelles, ayant hélas oublié que le Black Metal est avant tout une question d’atmosphères), grandement portée sur les climats maléfiques. Gardant un aspect assurément plus entraînant et aussi beaucoup moins nécro que
Horna,
Sargeist possède un don devenu rarissime, celui de réussir à créer une ambiance suffisamment évocatrice pour nous plonger corps et âme dans un bain de fange souillée et putride, puis dans les cendres fumantes de la damnation. Loin d’être linéaires, les morceaux défilent en apportant autant de variations que possible, tant rythmiquement qu’harmoniquement, ne se contentant pas uniquement de privilégier la vitesse, mais s’employant également à restituer une certaine torpeur atmosphérique. Se révélant tour à tour pesants, mélancoliques ou funéraires, comme le brumeux
Nocturnal Revelation, plus mid-tempos à l’image de
From The Black Coffin Lair et son riff diaboliquement entêtant, ou encore rapide et chaotique, les dix blasphèmes qui constituent cet opus, même s’ils ne porteront pas forcément tous un coup fatal et décisif à l’esprit, y laisseront néanmoins bien plus qu’un simple effleurement. Pour couronner le tout, le disque dévoile de temps à autre des riffs remémorant curieusement certains acteurs de la scène française, et particulièrement le parfum épique du défunt
Seigneur Voland, notamment sur
A Spell to Awaken the Temple et
Burning Voice of Adoration, ce qui contre toute attente, apporte une singularité étonnamment appréciable à l’ensemble.
En dépit d’une musique immuablement figée et conservatrice,
Sargeist prouve qu’il reste l’un des artilleurs les plus rigides et authentiques d’une scène inondée et saturée, croulant sous le poids de trop nombreux imposteurs.
Indifférent de ce qui l’entoure, et poursuivant imperturbablement sa croisade destructrice et misanthropique, il démontre que le Black Metal dispose encore aujourd’hui de suffisamment de ressources pour inspirer le respect et susciter la crainte, tant qu’il s’exprimera par la voix de représentants guidés par l’élan d‘honnêteté passionnel qui régnait jadis. La crainte d’un art de l’intolérance définitivement marginal, qui fût il n’y a pas si longtemps encore, suffisamment influent pour entraîner certains de ses acteurs et disciples militants dans le sillage de son fanatisme exacerbé, et les pousser à commettre nombre d’actes extrêmes en son nom. Un nom à jamais marqué du sceau de la haine. Celle de l’homme et de son cortège de valeurs.