L’actualité de
Neurosis est plutôt bouillonante ces derniers temps. Réédition d’anciens albums comme Enemy of the sun et Through silver in blood, réédition future pour Souls at zero ainsi que nouvel album en préparation pour l’année prochaine et enfin ce Live at Roadburn donné par le groupe au fameux festival lors de sa tournée en 2007. Autant dire que les américains et leur label ne chôment pas pour faire plaisir aux fans. A propos de ces derniers justement, force est de constater que ce Live at Roadburn 2007 est un cadeau du ciel. Premier live officiel de
Neurosis depuis leurs débuts (les bootlegs ne rentrant pas dans cette catégorie), l’objet était attendu depuis fort longtemps et surprend là où on ne l’attendait pas.
Avant de commencer une critique constructive du contenu de la bête, il faut reconnaître que la première impression est une déception. En effet, ce fameux live ne comporte pas de DVD. Aïe. Contrairement aux suédois
Cult of luna qui avaient décidé de ne publier le live que sous DVD en délaissant le CD,
Neurosis fait le contraire. Un choix pour le moins radical qui refléte la pensée non moins radicale – mais d’une certaine manière compréhensible – du combo, autrement dit, une volonté de ne pas gâcher un seul concert à son public par la présence de caméras (exprimée récemment dans une interview de Scott Kelly). La pensée est noble, certes, mais cela n’empêche pas d’être quelque peu attristé de ne pas pouvoir prendre toute la mesure d’un visuel de
Neurosis, surtout en connaissant le mythe du groupe sur scéne. Passé ce constat amer, reste le boîtier, toujours aussi bien travaillé au niveau du design (Josh Graham oblige) mais vide d’un livret digne de ce nom. Deux choses regrettables.
Mais ne vous attardez pas sur ces premiers éléments discréditants et continuez votre lecture mes ami(e)s ! Car le Live at Roadburn 2007 concocté par
Neurosis est un concert comme on en vit rarement. La première raison à ce succès est sans conteste le set joué lors du festival. Fortement axé sur les derniers albums en date, Given to the rising et The Eye of every storm mais piochant légérement dans A sun that never sets et Times of Grace, le concert donné cette année-là ravira leurs amateurs et sera peut-être même capable de ramener leurs détracteurs au rang de fans. Un exploit remarquable dû à des titres choisis avec soin. Le meilleur de Given to the rising : « At the end of the road », « Distill », « Water is not enough » et “Given to the rising” conjugué à de petites perles issues de The Eye of every storm (“Left to wander”, “Burn”) mais aussi à des inattendus comme “A season in the sky”du même album, une des meilleures interprétations du concert. La surprise est donc de taille au vu de la setlist, car la majeure partie des morceaux laisse la place à de la contemplation auditive, à de la douceur et mélancolie musicale que l’on pourrait croire inadaptée à un live mais qui prend en fait toute son ampleur sur scéne.
Car la raison d’être du Post/Hardcore, plus encore que le Post/Rock, est d’être communiqué et expérimenté en live. Les groupes appartenant au mouvement sont souvent réputés pour leurs prestations ahurissantes, que ce soit en terme de spatialité, de son, ou d’impact émotionnel. Fire was born de
Cult of luna l’avait déjà prouvé et c’est sans surprise que l’on découvre le maître dans une forme atomique. Les bootlegs ne pouvaient malheureusement pas transcrire toute la qualité d’un show neurosien et ce Live at Roadburn assure le rattrapage. « Water is not enough » bluffe par la précision de ses riffs et par son final digne de la musique de l’Enfer (merci les bizarreries sonores aliénantes made in Landis) tandis que « Distill » laisse apparaître les multiples facettes sonores des américains, dans ce qui est un des titres les plus intenses du live – notamment grâce à ses parties alternées entre chaos et langueur catatonique - et celui qui dégage un bon lot de frissons le long de l’échine. Puissance et clarté sont au rendez-vous, les guitares ressortent, et ce même dans les aigus, subtils ; les voix de Steve
Von Till et Scott Kelly sont mises en valeur et laissent percevoir leur grain si caractéristique, notamment sur « A season in the sky », bouleversante par sa lenteur Doom et sa large place accordée aux textes chantés de manière si vécue par
Von Till – l’impact du titre en est ainsi décuplé.
La capacité infernale de
Neurosis à transmettre à la place du simple fait de jouer prend tout sa dimension à travers ce live. « Left to wander », déjà excellente, est pratiquement refondée dans sa complexité léthargique et psychédélique. L’élévation finale assurée par la batterie et les samples évasifs de Noah Landis (piano et bruissements indescriptibles) laisse sans voix et invite à imaginer quelle devait être la réaction du public face au monstre, de visu. Sans jamais se contredire, les compositions s’enchainent et se correspondent, signe d’une setlist sans faille. Pourtant, le Live at Roadburn 2007 demandera beaucoup de subjectivité. D’une part, le fait qu’il soit axé essentiellement sur les derniers essais les moins puissants du groupe (hormis la traditionelle « The Doorway » de Times of Grace, dantesque) n’attirera peut-être pas les fans de la première période de
Neurosis – et il est vrai que la présence de « Lost », « Purify » ou « Locust star » aurait été bienvenue -, d’autre part, le fait que les premiers essais soient quasiment absents ne permet pas de dévoiler toute la singularité du chant à trois, fort peu usités dans les derniers essais – les grawls possédés de Dave Edwardson manquent tristement à l’appel ; enfin, certains titres comme « Crawl Back in » restent en dessous du lot, et ce face à des titans comme « At the end of the road » par exemple (sa fin apocalyptique sous forme de sentence prophétique).
Des choses sont à regretter dans ce Live at Roadburn, dont la principale reste le manque d’un DVD et l’absence des vestiges neurosiens Enemy of the sun et Through silver in blood. Pourtant, les raisons justifiant ces choix sont aisément décelables, la tournée 2007 servant avant tout à promouvoir les œuvres récentes du groupe et l’idéologie de
Neurosis empêchant toute possibilité de DVD- peut-être à l’avenir qui sait ? Ces défauts entrainent donc une déception vite comblée par la qualité du concert qui touchera bien évidemment plus les amateurs de Given to the rising ou ceux percevant
Neurosis comme une formation aux capacités psychédéliques et Doom énormes. Le choix de la setlist est presque parfait, si l’on excepte « Crawl back in », sans grande force et dénotant avec des ténors comme « A season in the sky » ou « Distill », renversant de maîtrise. Sans aucun doute monstre de scéne,
Neurosis, à défaut de vouloir montrer son visage, dévoile à travers ce live le fond de son âme, fait d’épaisseurs noirâtres et de pensées fuligineuses malades du spleen. Une plongée dans l’abîme et une entrée dans un univers unique qui reste à vivre de toute urgence.