A core et à cris
Est-ce que la dépravation à paillettes qui règne sur la promenade de la Croisette serait la cause de l’apparition de groupes locaux avec la rage chevillée au core ? C’est ce qu’on serait tenté de penser à l’écoute de l’enfer doré que nous propose ou plutôt nous assène les cannois de Moghan-Ra, nouveau venu sur la scène, ô combien encombrée du deathcore. Le premier EP du groupe intitulé Golden Hell étonne en effet par sa virulence vocale et rythmique.
Formé en 2008, Moghan-Ra évolue dans un style assez proche de groupes comme Viatrophy, All Shall Perish, As Blood Runs Black ou encore Winds of Plague, c’est-à dire dans un style oscillant entre intensité métallique et âpreté hardcore. Après un remaniement de personnel assez important en 2009 (nouveau batteur, nouveau bassiste et chanteur supplémentaire), le combo cannois trouve un second souffle (c’est le cas de le dire) et en profite pour enregistrer ce Golden Hell dont il va être question ici en mai 2010.
Autant dire tout de suite que Moghan-Ra part avec deux handicaps de taille.
Premièrement, ils oeuvrent, comme nous l’avons fait remarquer plus haut, dans le créneau surchargé du deathcore, créneau où l’originalité se fait aussi rare qu’un arpège en son clair dans une mer de doubles-grosses caisses.
Deuxièmement, ils nous proposent leur premier effort discographique. Autrement dit, ils vont essayer en six titres de nous montrer toute l’étendue de leur savoir-faire et nous prouver qu’ils savent travailler le metal au core en évitant l’épée de Damoclès du manque de personnalité. Bref, Golden Hell va sûrement prendre des allures de brutale carte de visite.
Moghan-Ra a-t-il suffisamment de rage pour faire voler en éclats son carcan deathcore?
Qui écoutera jugera.
Tout d’abord, force est de constater que le sextuor sudiste maîtrise parfaitement son sujet. Le morceau instrumental d’introduction nous montre en effet un condensé brillant de l’art de Moghan-Ra, un art qui alterne constamment entre entrelacs mélodiques accrocheurs et coups de hachoir rythmiques implacables. Cette bonne impression se confirme à l’écoute du premier morceau intitulé "From Shes" où des fils barbelés de guitares harmonisées s’enroulent autour de grooves cuirassés de double-grosse caisse.
Moghan-Ra frappe vite, fort et bien grâce à un son d’une clarté et d’une puissance impressionnante.
Ensuite, chaque instrumentiste sait apporter sa touche personnelle pour bâtir un édifice sonore aussi brutal que cohérent. Les guitaristes Flavien Grac et Loris Quintana maîtrisent aussi bien le tir de barrage ("From Shes", "The Suffering") que le lyrisme distordu (le superbe intermède mélodique de "Psychotropia"). En ce qui concerne la section rythmique (Christophe Icard et Noël Damani, respectivement batteur et bassiste), elle s’y entend comme personne pour pilonner frénétiquement ("Moghan-Ra") ou percuter de façon syncopée et opiniâtre("Psychotropia"). Quant aux deux Stentor aux voix éraillés qui s’occupent de hurler de façon synchrone ou alternée dans les micros (William Ribeiro et Richard Demaran), ils apportent une dynamique plus qu’appréciable sur l'ensemble des titres qui composent cet EP (les questions/réponses qui finissent en apothéose sauvage dans "Golden Hell").
En résumé, on ne peut qu’être impressionné par la maturité sonore de ce très jeune groupe qui n’a rien à envier à ses confrères américains.
Cependant, même si les membres de Moghan-Ra connaissent les recettes du deathcore sur le bout des doigts, des pieds et du larynx, ils n’arrivent pas toujours à éviter certains écueils inhérents au genre.
Comment ne pas déplorer une trop grande linéarité tout au long de ce Golden Hell ? En effet, au bout d’un moment d’écoute, et même d’écoute attentive, on regrette que certains morceaux soient structurés de manière trop similaire ("From Shes", "The Suffering") et emploient certains patterns rythmiques de façon un peu trop appuyée (les cavalcades de double-grosse caisse et les galops de guitares harmonisées de "Golden Hell" ou de "Moghan-Ra").
De plus, en voulant sans doute prouver à l’auditeur qu’il savait comment édifier une muraille sonore, Moghan-Ra a oublié en route des concepts-clés de la brutalité auditive comme la respiration et l’alternance. A force de frapper à l’aveuglette avec ses rythmiques tranchantes et ses breaks contondants, le combo cannois finit par émousser ses meilleures armes. Un peu de silence ou de douceur aurait été bienvenus pour que l’on puisse ressentir avec plus d’acuité sa rage viscérale. Au lieu de cela, nous finissons anesthésiés sous un déluge de riffs et de vociférations.
Il est dommage que le jeune groupe n’ait pas essayé de plus creuser la voie musicale explorée dans leur introduction instrumentale, introduction instrumentale où on peut apprécier une sensibilité mélodique et un goût pour l’atmosphère qui auront, par la suite, bien peu l’occasion de s’exprimer.
Avec ce premier EP, Moghan-Ra impressionne par son brutal professionnalisme et par sa maîtrise des différents éléments qui savent donner core à un metal incendiaire. Il est à espérer que pour son premier album, le groupe cannois ait plus confiance en lui pour proposer un metal un peu moins linéaire au niveau du son et des émotions et plus expérimental, loin d’un certain esprit de core. Moghan-Ra a un énorme potentiel qui, nous l’espérons, saura trouver une forme tangible sur son prochain effort discographique.
En attendant, les fans de deathcore ne doivent pas hésiter à aller se brûler les oreilles dans cet enfer doré.