Même si ces dernières années ont été témoin d’une profusion de reformations en tous genres, dont la légitimité pu paraître parfois douteuse, concernant notamment la résurgence de quelques entités Death Metalliques fossilisées qui exerçaient une influence non négligeable au siècle passé (citons parmi les plus connues
Pestilence et
Asphyx), il est difficile de ne pas éprouver une certaine excitation à l’idée de la parution inopinée d’une nouvelle livraison de ce groupe phare, aussi influent que mythique. Réunis à nouveau depuis 2006, ce n’est pourtant qu’aujourd’hui que ces vétérans, instigateurs d’un aspect résolument esthétique et sophistiqué du Death Metal (au même titre que leur comparses de
Cynic également revenus d’entre les morts), nous font enfin le privilège de nous gratifier de compositions flambant neuves.
Le groupe splitta en effet en 1994 après avoir suscité la béatitude de quelques esprits anti-conformistes, et éveillé certaines consciences à une conception jusque là inédite d’un Metal de la mort encore sous l’emprise de la fougue hystérique de sa jeunesse, prouvant que ce style jusque là majoritairement bovin et ancré dans ses clichés, pouvait, au même titre que son ancêtre direct le Thrash technique (dont
Coroner,
Mekong Delta ou
Watchtower comptaient parmi les plus brillants représentants), être lui aussi propice à une large plage d’expression instrumentale et faire l’objet d’un champ d’expérimentations harmoniques et rythmiques infini, tout en conservant sa verve vindicative. Une expression novatrice et plus réfléchie qui n'a hélas pas vraiment trouvé sa place auprès d'un auditoire, à l’époque encore trop immature et impétueux.
En effet, alors qu’une écrasante majorité d’amateurs ne jurait que par la frénésie sacrificielle de l'Ange Morbide, les délires satanico-juvéniles de Glen Benton, ou se plaisait encore à patauger joyeusement dans le cortège de viscères et autres ablations génitales laissées par les bouchers de
Cannibal Corpse,
Atheist paraissait quelque peu isolé avec sa vision atypique de l’art brutal. Une vision qu’il exposa dès 1989 avec le semi-révolutionnaire
Piece Of Time, suivi de près par le gargantuesque
Unquestionable Presence et s’achevant sur le luxuriant
Elements.
Récupéré par l’omnipotent Season Of Mist, fort d’un line-up recomposé doublé d’une indéniable maturité, et réapparaissant à une époque où le Metal n’a jamais été aussi éclectique, le gang de Steve Flynn et Kelly Schaefer dispose donc aujourd’hui de toutes les cartes pour exploser réellement à la face du monde.
Seulement voilà, nous ne sommes plus en 1990, et les deux décennies séparant le triptyque d’anthologie de ce
Jupiter semblent avoir creusé un gouffre abyssal. Deux décennies durant lesquelles la jeune garde su se montrer particulièrement brillante et inventive, franchissant nombre de limites et repoussant le style dans ses derniers retranchements, tant sur le plan de la violence et de la virtuosité que sur celui de la sophistication et de la mélodie.
Dès lors, la découverte de cette nouvelle pièce d’orfèvrerie ne produit malheureusement pas l’effet escompté. Pas de méprise cependant : les musiciens d’
Atheist demeurent parmi les plus doués et impressionnants qui soient, mais le disque du haut de sa petite demi-heure, se contente seulement de synthétiser le savoir-faire exposé sur les albums précédents. On retrouve donc avec ferveur mais sans grande surprise, les assemblages aux complexités harmoniques si particulières de ces esthètes floridiens, ayant gardé intact leur goût prononcé pour les constructions progressives; pour les fameuses crises d’épilepsies rythmiques constellant les morceaux de cassures subites et de redoutables contre-temps; pour les breaks imprévisibles et également pour un sens inné de la subtilité mélodique, apportée par les interventions de guitares foisonnantes et toujours aussi volubiles.
Pourtant, on ne pourra pas s’empêcher de constater que malgré la bonne volonté et le savoir-faire déployés ici,
Jupiter accuse le poids des années d’inactivité de ses géniteurs. Les morceaux ne détiennent effectivement pas le panache, la fraîcheur, et surtout l’étincelle de génie qui se distinguaient sur les opus précédents. Pire, ils n‘arrivent pas à maintenir notre attention jusqu‘au bout malgré un tel déploiement de talent. On pourra somme toute, porter ce désappointement au crédit d’une exigence à laquelle nos oreilles sont progressivement devenues tributaires, habituées durant toutes ces années de laminage sonore, à apprivoiser la fureur instrumentale dans tous ses excès et aujourd'hui avides de toujours plus de surprises pour assouvir leur besoin d’enthousiasme sensoriel.
Toujours est-il que, techniquement parlant, les titres sont tout de même moins attractifs que par le passé, paraissant plus réservés mais aussi plus fades et convenus. Notons également une basse bien moins expressive et ébouriffante; plus de dissonances ainsi qu'une baisse de variation harmonique, impliquant de ce fait des mélodies beaucoup moins fraîches et percutantes. Pour finir, le chant de Kelly Shaefer, même s’il n’a jamais vraiment versé dans le guttural, a considérablement perdu en puissance, et son timbre criard de type plaintif inspire désormais davantage une sorte d’irritante caricature colérique plutôt qu’une réelle détermination.
Finalement, ce qui aurait dû être une véritable lame de fond ne sera juste qu’un bon disque de Death technique, raffiné et vigoureux, et constituera à n’en pas douter un vrai régal pour les mélomanes technophiles.
Cela dit, même si
Atheist ne parviendra probablement plus à étonner un auditoire de plus en plus exigeant, il lui restera quoi qu’il arrive une estime quasi-unanime, et le mérite d’avoir compté parmi ceux ayant secrètement incité toute une génération de musiciens à plus de discernement, de mesure et de créativité. Un lot de consolation des plus honorables, mais l’amertume est quand même d’admettre que l’on s’attendait à autre chose. Quelque chose d'encore plus entreprenant, d'encore plus fou, repoussant des limites encore insoupçonnées… Et non…