Le distingué Sigmund Freud, homme qui n’a pas eu la chance de connaître l’avènement des musiques brutales a dit que : "
Le narcissisme universel, l'amour-propre de l'humanité, a subi jusqu'à présent trois graves démentis de la part de la recherche scientifique. "Loin de nous l’idée de le contredire. Osons même nous livrer à une récapitulation de ces fameuses blessures narcissiques.
Tout d’abord, Copernic nous a montré que la terre n’est pas au centre de l’Univers.
Ensuite, Darwin nous a enseigné que l’homme est un animal comme les autres.
Quant à Freud, il nous a prouvé que l’homme n’est pas maître de ses pulsions.
"
Qu’est-ce que tout cela a à voir avec le groupe Van Halen ?!" vous demanderez-vous à juste titre.
C’est très simple : Eddie
Van Halen, guitariste du groupe du même nom, a infligé la quatrième et ultime blessure narcissique au genre humain. En un seul album, il a prouvé à la face et aux oreilles d’un monde jusque-là endormi dans le confort et les certitudes qu’avant lui l’homme ne savait pas se servir de ses doigts, que la guitare était un clavier refoulé et que la recherche de la vitesse n’était plus une névrose.
"
C’est beaucoup pour un seul homme et un seul album ! " vous écrierez-vous à juste titre.
En effet.
Et pourtant, le monde n’a pas encore reconnu le rôle capital du guitariste dans l’avancée irrésistible des sciences humaines. Gageons que l’avenir saura lui donner la place qui lui revient de droit, c’est-à-dire celle de grand contempteur de l’anthropocentrisme le plus crasse.
En attendant ce jour béni des dieux, contentons-nous de brosser à grands traits l’itinéraire de ce génie de la guitare. Dès le plus jeune âge, Eddie et Alex
Van Halen, encouragés par leur clarinettiste de père, s’initient au piano classique. L’adolescence verra Eddie s’intéresser à la batterie et Alex à la guitare. Les choses auraient pu en rester là si un jour Eddie n’avait pas surpris Alex en train de jouer le solo de batterie de "Wipe Out" (un morceau des Ventures) comme qui rigole. L’orgueil piqué au vif, il décida de se mettre à la guitare. Nous retrouvons les deux frères quelques années plus tard à la tête de Mammoth, un groupe de rock qui écume le circuit des clubs californiens. Comme beaucoup d’autres combos, Mammoth n’a pas les moyens d’avoir son propre matériel de sonorisation. Qu’importe, un certain
Diamond Dave (David Lee Roth), entrepreneur et chanteur d’un groupe rival saura leur louer le sien. Fatigué de devoir sans cesse payer, les membres de Mammoth en gens pratiques décident d’engager le susnommé Diamond Dave comme chanteur à plein temps. De cette façon, Eddie allait pouvoir se concentrer un peu moins sur ses cordes vocales et peu plus sur ses cordes de guitare et Dave l’adamantin allait pouvoir régaler les spectateurs de ses divines cabrioles. A partir de là, le groupe qui se sera rebaptisé
Van Halen (sur une idée de david Lee Roth) deviendra si populaire dans les environs de Los Angeles qu’un ponte de Warner Bros finira par les signer et par leur faire sortir un album intitulé
Van Halen en 1978. Le reste est de l’histoire, de la guitare et des syndromes du canal carpien à en plus savoir qu’en faire.
N’ayons pas peur de revenir sur des évidences et réaffirmons péremptoirement que le jeu du hollandais riffant est devenue une norme. De cette façon, nous n’aurons plus besoin de nous y attarder. De cette façon, nous pourrons également nous pencher sur ce qui avait été relégué au second plan lors de la sortie de ce premier album : les chansons. Personne ne conteste à
Van Halen le statut de classique du rock et surtout pas le magazine Rolling
Stone (encore lui) qui le classe dans sa fameuse liste des 500 meilleurs albums de tous les temps.
Et nous, lui contesterons-nous ce statut ?
Peut-être.
Est-ce que ce disque, plus de trente ans après sortie, est encore ce qu'on pourrait appeler un indéboulonnable ?
C’est ce que nous allons voir.
Autant le reconnaître d’emblée, il y a sur ce
Van Halen quelques compositions de qualité supérieure où la technique et la mélodie se mélangent à merveille. Par exemple, comment ne pas être emporté par l’ambiance spatiale d’"Aint Talkin’ About Love" ? Dans ce titre, Eddie
Van Halen réussit avec un riff tout en sauts de cordes la prouesse d’être à la fois aérien et offensif. Il est tout aussi difficile de résister au groove simple et ample de "Runnin’ With the Devil", morceau où le même Eddie
Van Halen montre cette fois-ci toute l’étendue de son talent de rythmicien et de compositeur en créant des motifs entêtants pleins d’une virtuosité contenue.
Et que fait-il quand il ne la contient pas ?
Hé bien, il dépoussière avec brio des vieilles scies à trois accords de septième ("Ice Cream Man") en inventant la gamme pentatonique à mouvement perpétuel et pousse des boogies préhistoriques dans leurs derniers retranchements en leur imposant une cadence infernale ("I’m the One"). Il n’oublier pas non plus de faire subir un traitement de choc à base de tapping convulsif et d’étranglés de cordes à un fossile pré-hard-rock des Kinks ("You Really Got Me"). Bref, sur ces quelques chansons, Eddie
Van halen, en véritable savant fou de la guitare, réussit avec sa Frankenstrat à obtenir la difficile alchimie entre technique et musicalité. Mais pour
Van Halen, le groupe, trop n’est pas même assez et non contents de compter un six-cordiste d’exception dans leurs rangs, ils peuvent aussi compter sur la présence (scénique) d’un chanteur de compétition en la personne de l’hyperactif David Lee Roth. Ce dernier a été bien inspiré de se surnommer Diamond Dave, car quand on l’entend se servir de ses cordes vocales, on est dans la flamboyance la plus totale (le chant tout en finesse et en feeling de "Runnin’ With the Devil" ou les hurlements testostéronés d’"On Fire"). A l’occasion, il sait même se faire comédien : séducteur blasé et hédoniste décadent dans "Ain’t Talkin’About Love" (
My friend, ain't talkin' 'bout love/My love is rotten to the core/Ain't talkin' 'bout love/Just like I told you before, uh before, uh before, before), jouisseur monté sur ressorts dans "I’m the One" (
We came here to entertain you/Leaving here we aggravate you/Don't you know it means the same to me, honey) et "Feel Your Love Tonight" (
We're gettin' funny in the back of my car/I'm sorry honey if I took you just a little too far, yes), ou encore vieux briscard bardé de certitudes dans "Runnin’With the Devil" (
I got no love, no love you'd call real/Ain't got nobody waiting at home).
De temps en temps, le décalage entre la personnalité du chanteur et le propos de la chanson donne lieu à de savoureux moments. Dans "You Really Got Me", par exemple, il sonne comme un grand méchant loup qui essayerait de faire croire à un petit chaperon rouge qu’il est docile et manipulable. Sur "Ice Cream Man", reprise blues aux petit oignons, Dave l’adamantin se déchaîne en accumulant paroles à double-sens et roucoulades de proxénète : les glaces dont ils parlent ont un furieux goût de lucre et de phéromones (
I'm your ice cream man, baby, stop me when I'm passin' by/See now all my flavors are guaranteed to satisfy). Heureusement que la section rythmique, infaillible et imperturbable, est là pour ramener un peu de sobriété dans tout ce Barnum rock.
Arrivé à ce point de la chronique de ce premier album de
Van Halen, on peut légitimement se demander si ce dernier possède des défauts.
Un guitariste virtuose…
Un chanteur charismatique…
Une section rythmique de premier choix…
Que demander de plus ?
Rien, si nous avions été des auditeurs de l’année 1978.
Mais, malheureusement, nous ne sommes pas des auditeurs de l’année 1978.
L’effet de surprise et les oripeaux virtuoses ne marchent (presque) plus avec nous.
Aujourd’hui, il ne nous reste plus que les chansons.
De ce point de vue, le disque du quatuor californien n’est pas exempt de tout reproche. Tout d’abord, un morceau instrumental comme "Eruption", qui en son temps stupéfia universellement, apparaît désormais comme décousu et totalement gratuit. Ne soyons pas trop dur et précisons que cet instrumental a été ajouté sur l’insistance du producteur Ted Templeman qui avait été totalement abasourdi par cette suite de plans ruine-phalanges joués en manière d’échauffement par Eddie
Van Halen lors d’une répétition.
Des fautes de goût plus criantes sont "Jamie’s Cryin’" et "Atomic Punk". La première chanson, avec ses apparats pop et ses riffs de guitare cartoonesques, jure avec le reste de l’album. De plus, ses paroles, censées évoquer les remords et les regrets d'une demoiselle ayant trop facilement cédé aux assauts d’un séducteur d’un soir (
She saw the look in his eyes, 'n' she knew better/He wanted her tonight, ah, and it was now or never), sonnent dans la bouche de David Lee Roth comme une mauvaise farce : il nous paraît difficile de l’imaginer avoir réellement pitié de la pauvre Jamie, surtout quand il peut chanter tout de suite après "Feel Your Love Tonight". Quant à "Atomic Punk", cette chanson est le résultat d’un groupe qui essaye de coller à l’air du temps en imaginant une figure de délinquant post-apocalyptique (
I am the ruler of these nether worlds/The underground, whoa yes/On every wall and place my fearsome name is heard/Just look around, whoa yes). Entendre l’homme-paillettes qu’est David Lee Roth se prendre pour un chef de bande est tout simplement risible.
Enfin, certaines compositions sont tout juste sauvées de la banalité par le jeu inspiré d’Eddie
Van Halen. On pense encore à "Feel Your Love Tonight", à ses mélodies faciles et à ses clins d’œil californicateurs aux Beach Boys. On pense également à "Little Dreamer", titre groovy et nonchalant porté par des cœurs doucereux. Enfin, que dire d’"On Fire", morceau sans imagination (un décalque d’"Atomic Punk "?) et dont la feinte agressivité tourne à vide.
Au final,
Van Halen apparaît comme un album inégal et souffrant d’un certain manque de cohérence. Le groupe, voulant sans doute montrer tout ce qu’il savait faire, s’est un peu trop dispersé et n’a pas été capable de se concentrer sur l’essentiel : concocter un album où chaque chanson est inoubliable. Du coup, on navigue sans cesse entre les cimes de l’inspiration et les plaines de la banalité. Ainsi, même si ce premier effort discographique a indiscutablement une énorme importance dans l’histoire de la guitare, il ne peut prétendre, selon nous, au statut de classique en raison de ses morceaux par trop dépareillés. Il faut croire que le groupe s’était rendu compte de la chose, puisque son deuxième album sera beaucoup plus homogène. Malheureusement, il ne pouvait plus compter sur l’effet de surprise.
Ce qu’on peut être dur avec les grands génies !
Peut-être est-ce dû à cette fameuse blessure narcissique… ?
Ah, si Freud avait connu
Van Halen...