L’aversion, le dégoût et la haine de l’autre… La répulsion pour cette créature aussi unique que lacunaire : l’homme…
Un nihilisme conduisant à terme, non pas à un narcissisme exacerbé, au culte de l’individu tout puissant, mais au contraire à la négation de soi, au rejet de sa propre personne… Un discours s’inscrivant finalement dans une logique d’autodestruction, devenu l’un des symboles récurrents et l’une des figures indissociablement rattachées à un art, qui s'est depuis longtemps proclamé être le porte-étendard d’une répugnance irrépressible envers la nature humaine au sens le plus large. Un art que s’est entièrement réapproprié ce Nazgul finlandais, qui semble s’être à jamais fait le chantre de la beauté d’une noirceur intérieure suprême. Une expression qui prend sa source dans un Black Metal atmosphérique, dépressif et évolutif, dont les résonances fatalistes ne se sont qu’en de trop rares occasions montrées si bouleversantes.
Ayant versé son premier flot lacrymal avec un album éponyme paru en 2008, c’est avec le cœur toujours aussi amer, duquel s’écoule désormais un fleuve de sang noir, que cette troupe composée entre autres de membres d’
Horna, de
Pest et de
Tyranny, revient poignarder notre âme avec ce second opus à l’intitulé embrasant l’esprit d’une pléiade de sentiments aussi sombres que lumineux.
Apocalypse In Your Heart retentit en effet comme une ambivalence émotionnelle insolite, une dualité perpétuelle entre la lumière et les ténèbres, la corde et la vie. Et bien que cette musique soit entièrement peinte avec les couleurs de la fatalité, elle dévoile aussi, malgré cette tourmente inéluctable et au delà de la vision de cette potence morbide, une magnificence solaire radieuse. Comme si, juché sur le frêle support le rattachant encore au monde des vivants, le suicidaire, s’étant passé la corde au cou, ne parvenait pas à exécuter le geste funeste et irréversible qui le fera à jamais basculer dans le néant abyssal.
Œuvre de spectres et de chuchotements, de lueurs et de ténèbres,
Apocalypse In Your Heart entraîne l’auditeur dans un tourbillon de négativité superbe, et puise sa force créatrice dans une écriture extrêmement mélancolique voire tragique, mais paradoxalement rayonnante, donnant à entendre l’écho de sonorités tour à tour malsaines, violentes, désabusées, plaintives, mais également sereines et contemplatives.
Le groupe a de toute évidence apporté énormément de variation à son art, et a travaillé ses complaintes dans une optique purement émotionnelle, lâchant sans retenue ses moindres ressentiments, ses moindres peurs, mais également ses moindres doutes. Des doutes, qu’il exprime par le biais de ces nombreux moments dévoilant des teintes harmoniques issues de diverses influences contemporaines.
C’est ainsi qu’après la première charge tellurique mais relativement conventionnelle, judicieusement intitulée
Apocalypse (assénant sans préambule aucun un blast furieux sur fond de riffs cafardeux et compulsifs), on est happé dès le magnifique
At War With Myself, dans un maelström de climats douloureux mais délicieusement addictifs. On y découvre, au delà de cette sensation d’abandon et de détresse, une légèreté plus rock, une dimension intimiste et des échos tristes et cotonneux aux résonances évoquant l’enfant prodige
Alcest. Ces derniers fusionnent à merveille avec les mélodies lancinantes et une violence impulsive désormais presque en filigrane. Une dualité brillamment poursuivie sur des titres comme
A Teardrop into Eternity,
Ascension et le très atmosphérique
Anything (égrainant un lit d’arpèges scintillants avant d’exploser en une mélopée furieusement désespérée, dont les harmonies tragiques et troublantes de beauté parviennent à écorcher l’âme).
Un voyage qui trouve son point d’orgue dans les dix minutes de son majestueux épilogue
Cold Room Starstained, morceau à la structure progressive inexorable, avec ses splendides relents floydiens, ses voix vomissantes pleurant leur mal-être, sa montée tout en intensité et en colère rentrée, jusqu’à l’apothéose d’un final déchirant les entrailles par ce sentiment sincère d’affliction profonde.
Le seul élément réellement perfectible est à aller chercher du côté de la production. Plus crue et abrasive, plus live et instinctive, cette dernière semble manquer de profondeur, et étouffe les instruments là où ceux-ci auraient mérité un traitement bien plus ample et puissant. Un choix apparemment volontaire mais quelque peu inopportun, et en tous les cas bien regrettable car ne rendant pas vraiment justice à toute cette magnificence sonore. On arrivera toutefois assez vite à faire abstraction de cette regrettable faute de goût, le groupe parvenant à occulter ce désagrément par la seule force de son talent de composition.
A l’instar de son homologue suédois
Shining, avec lequel il partage les mêmes velléités évolutives, cette même démarche créatrice, ainsi que cette volonté d’apporter une réelle personnalité à un genre croulant sous le poids des clones,
Totalselfhatred apparaît paradoxalement comme une véritable bouffée d’oxygène au milieu d’un marais grouillant hélas d’un accroissement d’ersatz de
Xasthur et autres
Forgotten Tomb.
Apocalypse In Your Heart, constitue indéniablement un hurlement de douleur authentique et magnifiquement poignant. Une musique détenant cette faculté devenue rarissime, qui est celle de s’emparer définitivement de notre corps. Elle le malmène, le vrille sans relâche, l'inonde de son spleen, le transporte dans son dédale de tourments dramatiques et crépusculaires, pour finalement enflammer ce qui nous sert de palpitant et le transformer en véritable bûcher ardent.