Taken By Force est un album de
Scorpions souvent mis un peu à l'écart, avec le recul, coincé entre Virgin Killer et Tokyo Tapes, deux pierres angulaires pour les
Scorpions. Pourtant, il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce disque, à commencer par sa pochette. Noire, avec les musiciens sur le haut. Cela ne semble pas logique, il y a quelque chose qui ne colle pas, aucun groupe ne pourrait se contenter d'une jaquette aussi ridiculement vide de sens. En creusant un peu, on découvre qu'il y en avait une avant celle-ci, qui est d'ailleurs toujours en vigueur au Japon : celle d'un cimetière militaire où deux soldats se tiennent en joue. De quoi taper dans l'oeil de petits jeunes qui formeront
Metallica, par exemple. Et le Vietnam étant encore une blessure non cicatrisée, elle fut censurée aux Etats-Unis. Puis dans le reste du monde, à l'exception du pays du soleil levant et fut donc remplacé rapidement et parant au plus pressé, on obtient cette chose...
Taken By Force, c'est également l'arrivée du batteur
Herman Rarebell en lieu et place de
Rudy Lenner, tombé malade. Rarebell dispose d'un bon bagage technique et possède une frappe de mule, ce qui manquait quelque peu à Lenner. En plus, il s'implique dans l'écriture des morceaux, ce qui est un plus indéniable, même si cela ne sera pas au goût de tous, comme on le verra plus tard.
Taken By Force est aussi un disque qui a le cul entre deux chaises, hésitant entre la poursuite du hard rock qui a fait le succès de
Scorpions et une envie de durcir sa musique, la rendant plus heavy. On assiste donc tout du long à une espèce de dualité entre deux styles si proches et si éloignés à la fois.
Uli Jon Roth est le garant de la continuité hard rock. Cet émule de Jimi Hendrix garde son efficacité d'écriture et sa verve quelque plus psychédélique et s'illustre à merveille sur le très bon
Sails Of Charon qui se développe après une longue intro sombre et groovy.
Rudolf Schenker et
Klaus Meine quant à eux cherchent à aire évoluer le son du groupe vers quelque chose de plus punchy. Même s'ils ne sont pas encore adeptes de la formule directe, ils s'illustrent de fort elle manière, comme sur le direct
Steamrock Fever ou le somptueux
We'll Burn The Sky, véritable joyau de cet album, qui débute comme une douce ballade avant de prendre une tournure bien plus radicale et enivrante. Cependant, cette alternance assez mal prononcée pose toutefois un problème de cohérence dans les tonalités, comme si on assistait à une espèce de guerre fratricide où chaque partie essaierait de tirer la couverture et le style général à soi.
Et il y a aussi le cas du délicat
He's A Woman - She's A Man, purement heavy metal et brutal pour son époque, qui provoquera le courroux de Uli Roth, qui trouvera la teneur des paroles tout simplement inadmissible. Et c'est ici qu'intervient Rarebell, responsable d'une bonne partie de ce titre qui provoquera une brisure au sein du groupe, irrécupérable. Les musiciens ont toutefois pu convaincre Roth de rester le temps d'assurer la tournée mondiale qui s'annonçait et qui passait par Tokyo. Il fallait que le troubadour au style décalé, aussi bien dans le look que dans la composition soit là, il était impossible de lui trouver un remplaçant avant.
Et comment ne pas évoquer un album de
Scorpions sans parler de ballades ? Ces grands spécialistes de l'exercice se sont forgé un style particulier et tout de suite identifiable, où la guitare se fait murmure pour ressortir lors des refrains où Meine s'illustre toujours de fort belle manière.
Born To Touch Your Feelings a certes des paroles un peu gnangnan mais musicalement, c'est magnifique, même si le final peut finir par taper sur les nerfs.
Taken By Force est un excellent album, malgré ses disparités. Il est également charnière dans la carrière des
Scorpions, rien ne sera plus tout à fait la même chose après le départ de Roth. Mais
He's A Woman - She's A Man est-elle la seule fautive ? Non, certainement pas, le style évoluait, le monde musical changeait également et Roth se serait finalement senti trop à l'étroit au sein de la formation pour s'exprimer pleinement, malgré tout son talent. Un mal pour un bien, en quelque sorte, même si le futur sera jalonné de quelques choix fort discutables. En attendant, Taken By Force reste l'un des albums majeurs du groupe.