Il est des artistes, dont la carrière ayant pourtant débuté sous les meilleurs hospices, et qui, malgré la béatitude que certains de leurs travaux visionnaires ont pu susciter, ont sombré, il faut bien l’avouer en grande partie par leur seule faute, dans une indifférence et un quasi-anonymat pas totalement injustifiés. Un fait, qui prend tout son sens lorsque l’on considère le cas des Athéniens de
Nightfall. Très peu cité, ce groupe fut pourtant l’un des plus sérieux remparts face à la platitude stagnante dans laquelle semblait s’enliser irrévocablement la scène extrême au début des années 90, et fit incontestablement partie des initiateurs du renouveau de celle-ci, avec des œuvres souveraines laissant rêveur. Le rayonnement de son Black Death flamboyant, orchestral et lyrique, qu’il définissait lui-même comme de l’"Epic War Metal", prophétisait sans nul doute possible une ascension dominatrice que rien ne semblait être en mesure d’entraver.
Hélas, après la parution en 1995 du majestueux
Athenian Echoes, le groupe a subitement viré sa cuti sans le moindre préavis, changeant non seulement d’orientation musicale mais aussi conceptuelle sur le médiocre
Lesbian Show. Un album terne aux consonances Heavy Death boiteuses, qui laissa ainsi bon nombre de fidèles sur le bord du chemin, partagés entre frustration et incompréhension. Ne voulant pas livrer ici un exposé sur la suite d’une carrière en demi-teinte jalonnée de changements de styles à tout va, reflétant une réelle détresse créative (errances pseudo-expérimentales sur un
Diva Futura aux relents electro mal maîtrisés, tâtonnements mélodiques gothico-death sur
I Am Jesus, et tentatives ratées d’un retour à des sonorités plus actuelles et agressives avec un
Lyssa opportuniste et sans reliefs, sans parler de la débâcle du line-up, dont la défection du monstrueux George Kollias, parti gravir le sommet des antiques pyramides égyptiennes chez
Nile), nous dirons seulement que ce disque n’a été que le préambule d’une longue et inexorable descente dans les abîmes de la confidentialité, l’ancien dieu grecque ayant bien vite été relégué au rang de second couteau et finissant dans les geôles de l’oubli, vaincu par la jeune garde ayant repris le flambeau tombé à ses pieds.
Après un sabordement des plus opportun en 2006, le maître à penser Efthimis Karadimas ranime le groupe en cette année 2010, fort d’un line-up flambant neuf et d’un nouveau contrat chez Metal Blade. Pour que les hypothétiques fans de la première heure lisant peut-être ces lignes et se réjouissant de ce retour inopiné qu’ils voient peut-être comme providentiel, n’aient pas une once de faux espoir, dissipons toute ambiguïté : il faut se résigner, et convenir malgré cet entracte que l’on aurait pu croire salutaire, que les heures de gloire sont définitivement révolues. Que reste-il alors ?
Nous sommes contraints de nous résoudre à aborder ce huitième chapitre comme la continuité plus ou moins directe de son prédécesseur
Lyssa, mais renouant d’une certaine manière avec l’aspect orchestral d’antan.
Nightfall poursuit donc sa quête identitaire et nous revient avec un Heavy Death mélodique aux sonorité fortement gothiques, mais dégageant toutefois une ambiance générale bien plus sombre et mystique.
Néanmoins, malgré l’éphémère instant jubilatoire que nous procure le tonitruant
Astron Black, ouvrant l’album avec son riff dark et dominateur teinté de lyrisme et de poésie noire,
Nightfall aura tôt fait de repartir dans ses fâcheux travers, à savoir s’enliser dans une accoutumante facilité à distiller des mélodies trop souvent convenues, revenant de manière récurrente, et cela malgré un regain de véhémence bienvenue, une exécution irréprochable, et quelques morceaux très réussis. Accordons à cet effet une mention spéciale, à l’écrasant
Ambassador of Mass et son ouverture aux lignes de guitares épurées, lorgnant sur les terres oniriques de son frère ennemi
Septic Flesh; à
The Thirty Tyrants et son emphase orientale symphonique, presque martiale, que n’aurait pas renié
Therion, ainsi qu’à
Asebeia au mysticisme séculaire glaçant.
Il manque cependant une réelle saveur harmonique à l'ensemble, qui malgré des qualités indéniables, met en évidence une cruelle carence en terme d’inspiration, le tout manquant singulièrement d’aspérités, de panache, et tout simplement de génie. Il faudra par exemple attendre l’épilogue
Epsilon Lyrae pour entendre le premier blast beat, et le nouveau six-cordiste aura beau étaler son habile doigté en constellant les morceaux avec ses interventions fluides et mélodiques aux consonances Heavy Metal, ce ne sera hélas pas suffisant pour que cet album encore trop inégal retienne durablement notre attention.
Astron Black And The Thirty Tyrants se résume somme toute à un opus juste agréable, en phase avec son époque et se laissant écouter sans déplaisir, mais cela sera t-il vraiment suffisant pour redorer le blason d’un groupe ayant eu une telle envergure artistique ? Assurément non. En dépit de ses efforts,
Nightfall n’a pas été en mesure de réussir une reconversion qu’il n’aurait peut-être jamais dû entreprendre. Deux interrogations subsistent cependant : égaré au milieu d’une cohorte d’activistes nettement plus inspirés et créatifs, a t-il aujourd'hui réellement quelque chose de plus à offrir, et pourra t-il encore trouver grâce aux oreilles les plus avisées ? L’avenir en décidera, mais le doute règne sans partage à cet instant où le ciel s’obscurcit irrémédiablement sur le destin de cette divinité déchue.
Elle ne parviendra donc pas ici encore à reprendre sa place au sommet de l’Olympe, n’ayant visiblement plus même la force de la convoiter…