Le cas
Metallica n'est pas simple, depuis leurs débuts, où ils furent érigés en demi-dieux du metal grâce à leur contribution au mouvement thrash, jusqu'au virage heavy/hard rock des années 90, qui suscita le désistement de fans écoeurés par ce revirement "commercial". Commercial, ça se discute. N'aurait-il pas été plus simple de se répéter ad libitum, de refaire éternellement le
Master Of Puppets, histoire d'engranger sans peine? Le groupe américain a préféré se faire plaisir en sortant les disques qu'il voulait . En même temps, il a commencé à douter, perdant même de son âme sur un album de reprises qui ne doit son salut qu'à une seconde partie plus explosive, enregistrée depuis des années (une compilation d'EP et de faces B).
Pour certains, le couperet commence à tomber lors du concert symphonique accompagné par l'orchestre de San Francisco, dirigé par le regretté
Michael Kamen. Par la suite,
St Anger donne un grand coup de pied dans la fourmilière des fans déjà échaudés. A cette époque, Metallica est au plus mal :
Jason Newsted, lassé d'être considéré comme "le membre à part" claque la porte,
James Hetfield, aux prises avec ses démons, suit une cure de désintoxication et
Lars Ulrich, étourdi, oublie le tampon de sa caisse claire... Le film
Some Kind Of Monster montre une entité fragile, au bord de la rupture. On est loin du Metallica conquérant de
One Year And A Half With Metallica paru en 1992. Les quatre cavaliers ne sont plus les nouveaux Perceval, Galahad et Bohort (ah oui, Jason Newsted est vraiment hors jeu !) qui découvraient le Graal du genre.
Dans ce contexte arrive le Death Magnetic. Pour contrer la fuite des fans, exit
Bob Rock, producteur officiel des Mets depuis l'album éponyme, également connu pour ses travaux avec
Mötley Crüe et
Skid Row. On lui préfère
Rick Rubin, responsable du son de
Slayer sur la trilogie magique
Reign In Blood-
South Of Heaven-
Seasons In The Abyss. Avec une telle référence sur le CV, inutile de préciser qu'il est également impliqué sur les albums de
System Of A Down ou de quelques
Red Hot Chili Peppers. Après tout,
Kerry King a bien craché son venin sur cette association qui pour lui est absolument vaine.
Ce nouvel album se fait attendre, Metallica sillonnant le monde pour donner des concerts durant lesquels il dévoile deux morceaux de cet opus : le très bon My Apocalypse et le très moyen Cyanide. Pas facile de se faire une idée de l'album à partir de ces deux extraits. Une chose est certaine,
Kirk Hammet retrouve sa place de soliste même si ses parties ne sont plus aussi longues et abondantes qu'autrefois. De ce point de vue, le groupe gagne en sobriété. En revanche, la musique surprend par son côté thrash. Comme un pas de géant en arrière, comme si Metallica avait mis sa carrière en stand by depuis
... And Justice For All, vingt ans plus tôt.
Enfin, Death Magnetic est dans les bacs, sous son bô film cellophane, avec sa pochette que les esprits mal tournés ont depuis longtemps comparé à une foufoune pas très fraîche...
...
...ok ! Que mon esprit mal tourné à comparé à une foufoune pas très fraîche... Avec ce livret découpé, où la fosse s'amenuise, tranchant les textes sombres d'Hetfield, jusqu'à l'inéluctable. Un peu comme ces livres de maternelle où à chaque page, le trou dans la pomme diminue, où l'on fait la connaissance de protagonistes, jusqu'au ver qui a creusé le fruit. Ici, chaque page est une nouvelle rencontre, étrange, froide, macabre, évocatrice. Le verso, quant à lui, renvoie directement à la présentation des anciens albums, avec le retour du logo emblématique du groupe.
Musicalement, parler de retour en arrière est réducteur. Parce que les gars accusent vingt ans de plus qu'à l'époque de Justice et qu'ils ont évolué, sur le plan moral et dans leurs goûts.
Garage Inc le montrait bien : les membres de Metallica tournaient les pages de leurs vies et redécouvraient de vieux groupes. En fait, Death Magnetic officie dans un heavy thrash bien remonté, aux compositions longues et rarement évidentes. L'album affiche tout de même pas loin de 75 minutes pour dix compositions. Dès le premier titre, That Was Just Your Life, on se prend une claque magistrale : riff saccadé, batterie syncopée. Si la basse est d'ordinaire un instrument sous-traité chez Metallica, cette fois-ci on l'entend et parfois, elle claque même comme jamais.
Robert Trujillo semble encore un peu "timide" en studio et c'est dommage, ses interventions sont comme d'habitude excellentes. Puis il y a Hetfield. Impeccable derrière sa guitare, qu'en est-il de la voix ? Il faut se rendre à l'évidence, le côté sec et rauque des années 80 n'est plus là. James chante réellement plutôt que de simplement poser sa voix et mine de rien, il arrive à véhiculer plus de sentiments, aussi bien sa colère que ses interrogations. Sur Death Magnetic, il livre peut-être sa meilleure prestation depuis
Load. Ses problèmes mis de côté, il redevient le frontman que l'on connait, charismatique derrière le micro et toujours implacable dans sa manière d'avancer les riffs.
Le son est compact, immense. La batterie, si elle ne développe pas de plans très originaux, retrouve une sonorité plus commune. Finis, les délires à la St Anger ? Pas vraiment. On retrouve de-ci de-là des parties rythmique qui rappellent ce mal-aimé de la discographie des Mets. Comme le break de Broken Beat & Scarred, ou encore The End Of The Line, qui joue clairement sur ce tableau. Les compositions se succèdent, toutes différentes : All Nightmare Long, une pièce de thrash absolument énorme, au solo explosif, The Day That Never Comes, une power ballad qui sombre rapidement dans une violence froide et primaire... ce n'est plus une progression, une tension latente comme dans le passé, ici ça ne demande qu'à céder à la force et ça explose. Autre très bonne surprise, The Judas Kiss avec son refrain impeccable, tout simplement excellent. Le groupe se fend même d'une instrumentale, Suicide & Redemption. A priori fade, sans l'aspect délirant de The Call Of Ktulu ou d'Orion ; on finit par repérer des couplets, des refrains et on se prend à imaginer ce que donnerait ce morceau chanté par Hetfield. Mais y en a-t-il besoin ? La mélodie se suffit en elle-même, sombre, froide, jusqu'à une partie plus calme qui représente la lumière. La rédemption. Hetfield qui est toujours en proie à ses tourments, ses souvenirs, qui repasse à l'attaque sur un troisième volet d'Unforgiven, toujours traité sous forme de power ballad. Même si le groupe n'arrive toujours pas au niveau de l'Unforgiven première du nom, il fait aisément oublier celle qui figure sur
Reload. Quant à Cyanide, la version album le confirme, c'est bien le morceau le plus faible de la nouvelle fournée de Metallica.
Alors oui, les critiques vont fuser. Comme quoi, les Mets ont tellement peur d'être reniés par les fans qu'ils se prostituent pour retrouver leur gloire, que de toute manière depuis des années le groupe est mort. Qu'après les épisodes Load et Reload Metallica aurait du poursuivre sur cette voie et non se compromettre en revenant à une formule plus brutale. Kerry King peut même piquer le fou rire de sa vie. Mais une chose est certaine, cet album est une réelle bonne surprise, l'offrande d'un groupe qui pour beaucoup ne ressemblait plus à rien, une oeuvre qui permet à Metallica de se réconcilier avec son passé et de proposer son disque le plus équilibré depuis des années. Mais quel chemin tordu pour en arriver là !