Trop de précipitation peut nuire à la qualité de la musique. Si des combos comme
Uriah Heep parvenaient à gérer un espace de moins de neuf mois entre deux albums au début de leur carrière,
Rush a du mal à tenir la cadence. Si Fly By Night est sorti en février, Caress Of Steel, lui, voit le jour en septembre de la même année, 1975. Et là, le groupe se casse quelque peu les dents et casse quelque peu tout le bénéfice capté sur leur deux premiers et agréables opus.
L'empreinte de
Led Zeppelin est toujours très présente.
Geddy Lee cherche encore à singer quelque peu
Robert Plant quand il pratique un chant énervé, plutôt que de laisser parler ses tripes, ce qu'il parvient pourtant à faire quand l'occasion se présente. Là n'est pas le principal problème de cet album grandement déséquilibré.
Rush tente de s'appliquer, mais on sent qu'il a du mal à aller au bout de ses idées. Volontiers incisif, direct ou plus nuancé, le groupe s'efforce d'appliquer une recette qui a fait ses preuves sur les deux premiers albums. On a droit à un hard rock soigné, hérité du dirigeable, évidemment, avec quelques relents bluesy ça et là, dégoulinant de la guitare de
Alex Lifeson pour notre plus grand plaisir. Mais, tentée par
By-Tor and the Snow Dog, le long morceau de Fly By Night, la formation canadienne s'attèle à la composition de titres épiques dépassant largement les dix minutes, décomposés encore une fois en plusieurs sous-parties.
Si
The Fountain Of Lamneth évite l'écueil sur près de vingt minutes avec sa confrontation entre la mélodie et la hargne,
The Necromancer finit par décevoir, malgré les nombreux soli de Lifeson, bien épaulé par la frappe soignée de
Neil Peart. Pour celle-ci, il manque quelque chose, que ce soit dans les enchaînements parfois hasardeux, ou dans la monotonie qui s'installe parfois trop rapidement, quand cela tarde à s'envoler ou à progresser vers quelque chose de plus excitant. C'est à ces moments que l'on comprend à quel point le groupe est usé par les sorties frénétiques et les tournées qui s'enchaînent, sans qu'il ait le temps de se poser, de respirer. On comprend également que de leur jeunesse nait une espèce d'ambition qu'ils ne sont pas encore à même de gérer, malgré leurs efforts. cependant, une fois de plus, Peart signe des paroles dont certaines sont axées littérature de l'imaginaire de bonne qualité, mais ce n'est pas cela qui sauve l'ensemble d'un certain désappointement peiné.
Sans être catastrophique, Caress Of Steel montre très clairement les limites de
Rush dans le domaine du hard rock pur et dur. Il n'est pas étonnant qu'ils s'orienteront différemment par la suite, gagnant en finesse et en subtilité au détriment de la force pure. Là, les musiciens semblent avoir bouclé un cycle, un peu malencontreusement pour eux, mais on sent malgré tout l'envie de bien faire même si on devine que ça a été enregistré un peu à la va-vite. Un disque qui n'est pas franchement indispensable, qui s'adressera plutôt aux fans qu'au néophyte qui risquerait de se détourner de ce groupe qui n'aura commis que de rares écarts de goûts. Allez, faut bien que jeunesse se fasse !