Sans être une traversée du désert, les années 80 auront été assez étranges pour
Rush, surtout pour leurs fans de la première heure en fait. Le groupe Canadien s'était laissé à toutes sortes d'expérimentations, utilisant au maximum les possibilités du clavier (et Dieu sait, s'il existe, que dans les années 80, le synthé, ça fait mal aux oreilles) au détriment de la guitare. Si Presto et surtout Roll The Bones montraient un net retour de la six cordes sur le devant de la scène, il faut réellement attendre ce Counterparts pour que
Alex Lifeson nous régale de façon spectaculaire (toute proportions gardées, nous parlons de
Rush, pas de
Metallica).
La pochete, sobre, éloignée des délires propres au prog est un indice en soit. Un gros, très gros indice même. Comme si les musiciens disaient clairement qu'ils allaient serrer les boulons, histoire d'en mettre plein la vue. Et effectivement, Counterparts est un album bien plus rock que prog, où la guitare reprend le dessus, reléguant les claviers au second plan. Signe des temps ou envie des musiciens de revenir à quelque chose de réellement plus organique, l'essai est transformé.
Rush ne se réinvente pas, il va droit à l'essentiel, en appuyant toujours les mélodies, en offrant toujours des passages riches en émotions, avec un savoir faire sur ce quinzième opus né de l'expérience et du plaisir de jouer ensemble.
La guitare n'est pas le seul instrument à être mis à l'honneur. Citer le jeu de
Neil Peart derrière les fûts serait de la redondance, l'homme est toujours aussi précis et imaginatif dans son jeu, une référence sûre, demandez donc à
Mike Portnoy de
Dream Theater ce qu'il en pense. En revanche, la basse de
Geddy Lee claque comme rarement elle n'aura claqué, ça groove à tout va, le ronflement sait aussi se faire subtil tout en s'imposant à l'oreille.
Le premier titre,
Animate, est un petit bijou du genre. On retrouve un
Rush plus naturel, qui va droit à l'essentiel, sans forcer son talent pour s'imposer avec une mélodie simple et un refrain qui ne l'est pas moins. Ce qu'on appelle de l'efficacité. Le trio se fait plaisir, c'est évident, même si cela ne sonne pas comme un boeuf, bien trop précis et trop bien agencé pour cela. Le chant aigu de Geddy Lee est toujours aussi séduisant. Il ne pousse jamais la voix, il reste dans un style qui exclue le cri et finalement, c'est tant mieux. Même si la facette électrique est présente tout du long, elle ne demande pas des prestations disproportionnées.
Rush est un groupe de rock qui navigue volontiers entre le hard et le prog, avec un sens du feeling et de l'écriture à faire saliver plus d'une formation du genre et il sait où il doit poser des limites claires pour des raisons de cohérences, de liant entre les morceaux.
Les titres sont souvent sous les cinq minutes, assez compacts, mais chacun développe des personnalités propres.
Nobody's Hero est une ballade magnifique sur laquelle
Michael Kamen (monsieur S&M de
Metallica) arrange un ensemble de cordes délicat, qui ne cherche pas à s'imposer sur la guitare,
Alien Shore est très sautillante, avec un côté pop pas déguelasse, contrebalancé par une série de riffs plus virulents,
Double Agent prouve une fois de plus le talent d'écriture du tandem Lifeson/Lee, tandis que Peart sert des paroles ciselées, comme à son habitude. On parle problèmes sociaux, on parle de sexe mais sans vulgarité et on se sent concerné par ce qui est dit. Quelques titres cités en exemple, mais ça aurait pu en être d'autres, tant ce disque regorge de pépites.
Bien entendu, tout n'est pas parfait. Certes, la production est énorme, les morceaux sont pour la plupart de qualité, mais il y a quelques brebis noires au milieu du troupeau, comme
The Speed Of Love, plutôt quelconque, ou l'instrumental
Leave That Thing Alone qui n'apporte pas grand chose à l'ensemble. Des petits détaillent qui viennent ternir un tableau qui aurait pu être parfait, mais c'est une constante chez
Rush : cette prédisposition à rater l'album parfait alors qu'il ne manque vraiment pas grand chose, qui se traduit souvent par un morceau plus faible ou de trop.
Counterparts reste un excellent album. Il sera le meilleur de
Rush dans les années 90 et le plus convaincant depuis... Signals, qui date de 1982 tout de même. Il aura fallu plus d'une décennie pour revoir un
Rush conquérant, plus focalisé sur l'efficacité brute que sur les expérimentations et quelque part, c'est tant mieux, cela ne rend cet album que plus savoureux. Un must have dans une discographie riche, incroyablement riche.