En France, il convient de tout cataloguer. On a hérité ça des Anglais et de leur passion pour dresser des encyclopédies de races de chiens, du caniche au pittbull, voire d'un croisement spectaculaire entre les deux (pittbull 1 - caniche 0). Du coup, il convient d'étiqueter tout ce qui nous passe sous la main. La musique souffre pas mal de cet état de fait, notamment celle qui nous intéresse le plus. Il nous faut toujours définir qui fait quoi, qui de x ou y pratique un thrash death technique progressif, qui de a ou b évolue dans le domaine du dark goth black death doom mélodique. Et quand un groupe a le malheur d'être inclassable, que le chroniqueur se casse les dents à trouver un genre potable à un style qui n'a pas la décence d'être dans la norme, c'est mal. C'est pour ça qu'en général, quand on recherche un album de
Celtic Frost dans un des magasins dont l'enseigne commence par un F et termine par un C, diverses options se présentent :
1. On trouve les albums sous la dénomination thrash.
2. On nous indique poliment que c'est du death.
3. Des rigolos présentent le groupe comme du gothique.
4. On ose évoquer le black metal.
5. On ne trouve pas les albums de Celtic Frost. (ce dernier cas étant le plus fréquent).
Celtic Frost, ou comment innover dans un genre en apparence évident et se montrer en réalité avant-gardiste. Derrière cette pochette empruntée à Giger, le père de la créature d'Alien, se cache un des disques les plus importants des années 80, déterminant pour la suite. Pas dans le domaine du heavy metal classique ou du thrash. Celtic Frost va au-delà de ces genres. Et ce n'est pas évident à expliquer.
Quand on se penche sur l'élaboration de ce disque, on remarque que l'enregistrement ne part pas sur de bonnes bases. En effet,
Martin Eric Ain est écarté du groupe. Tensions, problèmes internes... Il est alors remplacé par
Dominic Steiner qui n'aura pas vraiment le temps de s'impliquer dans le Frost, puisque quelques semaines plus tard, chacun fait son mea culpa et Ain réintègre les rangs. Un intermède qui n'aura pas eu de conséquences fâcheuses, l'album restant homogène de bout en bout.
To Mega Therion n'est pas tout à fait une suite naturelle aux deux précédents EP. Celtic Frost commence à développer un son qui lui est propre. Il s'ingénie à nous surprendre d'entrée de jeu avec cette intro où les cuivres s'invitent, donnant tout de suite une allure épique à l'ensemble. Pourtant, ce que ça peut être lugubre ! Puis The Usurper lui succède et on a l'impression de se heurter à un brûlot thrash mid tempo, sauf que ce n'en est pas tout à fait. Pas parce qu'il s'agit d'un mid tempo, ce serait ridicule comme explication. On ne retrouve pas cette batterie syncopée, l'approche rythmique est bien plus subtile. Puis il y a la voix de
Thomas Gabriel Warrior qui se situe entre le débit haché du thrash et le chant guttural du death, sans oublier qu'il est par moment accompagné par une femme. Et également ce solo, étrange, légèrement dissonant, qui n'a rien à voir avec l'étalage de notes habituel du genre.
Les musiques ne sont jamais vraiment rapides. Au contraire, certaines rampent dangereusement, comme sur l'effroyable Dawn Of Meggido qui s'apparenterait à une espèce de doom glauque avec un chant à filer la chair de poule. Puis il y a également les ovnis, des monstruosités comme le court instrumental Tears in A Prophet's Dream qui sert d'introduction à l'immense Necromantical Screams avec son chant féminin captivant, en totale opposition avec celui de Warrior, lourd de menace. Il n'est pas difficile de comprendre l'importance de ce disque dans les musiques dites extrêmes, du death au black metal en passant par de nombreux dérivés comme le doom et même le metal gothique. To Mega Therion est une oeuvre inclassable, résolument avant-gardiste. Thomas G. Warrior ne voulait pas être un suiveur, il voulait absolument innover, ne pas répéter ce qui a été fait. Il doit être flatté aujourd'hui de se dire qu'il est peut-être bien le père spirituel de toute une page du metal.
Une oeuvre, oui, alors pourquoi "juste" un 8.5 ? Parce que l'ensemble est parfois un peu redondant. D'un point de vue purement musical, ce n'est pas la grande extase. Mais quand on rentre complètement dans l'univers de Celtic Frost, on ne fait pas qu'écouter ce disque, on entre dans une communion spirituelle avec le groupe et ça, c'est formidable.