Lorsque Monotheist est sorti en 2006, les plus jeunes n'ont pas tout de suite compris quel genre de disque ils tenaient entre leur mains avides de sensations fortes. Ils ne savaient pas forcément tout ce que
Celtic Frost représentait pour la scène extrême dans sa globalité, voire plus loin (de
Obituary et
Darkthrone, tous sont d'accord pour dire l'influence qu'à eu sur eux la musique des Suisses, sans oublier
Dave Grohl, grand fan devant l'éternel, qui n'a pas hésité un instant à inviter
Tom G. Warrior sur l'album Probot). Bref, ils connaissaient peut-être
Celtic Frost de nom, certains savaient que le groupe a eu son importance dans les années 80. Mais les années 80, c'est loin et un tel come back n'est pas sans créer la suspicion. Les plus anciens, eux, assistaient à un petit miracle. Warrior et
Martin Eric Ain enterraient la hache de guerre et travaillaient sur un nouvel opus du Frost ! C'en était désespéré ! Car les anciens ne l'avaient peut-être pas compris tout de suite, mais
Celtic Frost allait dessiner le futur du metal. Les musiciens eux-même ne s'en étaient pas rendus compte, pas immédiatement en tout cas.
Il restait à savoir si le groupe allait encore se lancer dans un avant-gardisme déboussolant, comme à l'époque bénie des
To Mega Therion et autres
Into The Pandemonium. Est-ce que
Celtic Frost avait encore la capacité de s'imposer sournoisement sur une scène en perpétuelle mutation ? Est-ce que l'absence de
Reed St Mark n'allait-elle pas être préjudiciable pour la formation ? Car St Mark, débarrassé de graves problèmes d'alcool, restait encore trop affaibli pour rejoindre l'équipée sauvage.
Entre 2002 et 2005,
Celtic Frost travaillera cet album, aidé à la production par
Peter Tägtgren, autre grand fan des Suisses. Trois ans, c'est long. Le groupe allait-il repartir là où il avait laissé ses affaires, comme les inédits de la compilation
Parched With Thirst Am I And Dying ? En fait, non.
Celtic Frost revient dans un style qui s'apparente au doom, un doom froid, glauque et souvent très inquiétant. Et ce qui a de génial, c'est que l'on retrouve certains sons typiques du Frost, dans l'utilisation des guitares, avec une pratique de la dissonance que la formation a souvent appliquée pour créer une musicalité malsaine à ses compositions. Le chant de Warrior a aussi beaucoup évolué. On retrouve la rudesse qu'il employait sur les premiers efforts, dans les années 80, mais là encore retravaillé, dans le fond comme dans la forme. Fini le ton un peu traînant que l'on retrouvait à partir de
Into The Pandemonium, fini la limpidité vocale. La voix se veut plus grumeleuse, plus sale, proche du cri, quand elle ne vire pas dans le cri. Mais il sait aussi chanter d'une façon plus posée, faisant étrangement penser à
Tilo Wolff de
Lacrimosa dans cet exercice (
Drown In Ashes).
Le chant féminin est également présent. Il a été une constante pour
Celtic Frost, qui s'était ingénié à créer des pièces théâtrales mettant en scène Warrior et une jeune femme. Ici encore, on retrouve cette tendance, mais le chant féminin, par volonté, se veut moins affirmé.
Celtic Frost joue sur un côté éthéré qui vient filer la chair de poule à chaque interventions, belles à pleurer (
Drown In Ashes encore, ou encore le délicat
Obscured).
On remarquera aussi le travail fait sur les arrangements. Les interventions d'invités se font en toute discrétions, mais elles s'entendent tout de même, accentuant le côté claustrophobique de l'ensemble. Un titre comme
Os Abysmi Vel Daath, d'une construction doom très classique, gagne beaucoup en efficacité par l'injonction d'une chanteuse d'opéra qui ne s'impose pas plus que de nécessaire. L'ambiance se fait tout de suite plus froide, hantée en un mot.
Ce disque, centré sur la religion, se termine sur un triptyque glauque à souhait. Tout commence avec un
Totengott littéralement effrayant, où les cris inhumains de Martin Eric Ain viennent hérisser les poils sur les bras, tandis que la musique se fait plus spatiale, plus calme. Une confrontation de styles terrifiante et réussie, pour une longue introduction à l'une des pièces maîtresse de l'album,
Synagoga Satanae, sale, malsaine, pourrissante, où les choeurs sont comme une marche funèbre qui vous entraînent vers un trépas infernal. Malgré onze minutes affichées au compteur, on ne voit pas le temps passer et on se laisse guider jusqu'au
Winter (Requiem, Chapter Three : Finale), un instrumental jouée avec des instruments classiques (violon, etc...), qui ferme lugubrement un disque froid et captivant.
Celtic Frost est donc revenu avec un album de doom, ôtant sa cape d'avant-gardisme volontaire pour quelque chose de plus classique, de nos jours. Mais malgré tout, le talent d'écriture et la qualité des interprétations fait que le groupe, pas peu fier d'être culte, signe là un disque culte. Qui traversera les générations comme les précédentes réalisations et continuera longtemps à marquer les esprits. Malgré ce succès, aussi logique qu'inespéré pour un groupe resté si longtemps dans l'ombre,
Celtic Frost s'est séparé. Les musiciens ne voulaient pas suivre Tom G. Warrior dans sa volonté d'aller vers quelque chose d'encore plus malsain, ce dernier a donc décidé de partir, scellant ainsi l'avenir du Frost, pour faire perdurer son esprit au sein de
Triptykon.