Il y a des disques qui sont destinés à marquer le monde de la musique de façon ostentatoire, d'autres qui le font de manière bien plus discrète, comme c'est le cas pour Die Propheten, premier LP de Das Ich, qui reprend quelques titres déjà disponibles sur l'EP précédent, Satanische Verse, paru en 1990. Si ce fameux EP est passé relativement innaperçu faute à une distribution moyenne hors des frontières allemandes, Die Propheten n'aura guère connu plus de succès au moment de sa sortie en dehors du bloc germain.
Il faut dire que la scène musicale underground allemande était en pleine mutation. Le mouvement gothique prenait bien des directions, entre electro froide et radicale, indus violent et sombre, batcave aux ambiances sombres... Das Ich, lui, faisait un peu figure d'OVNI, en proposant une musique riche et variée, mais menée sur un front angoissant, tout en ambiances macabres et oppressantes. Et sur ce premier véritable opus, le duo formé de
Stefan Ackermann au chant et de
Bruno Kramm à l'instrumentation ne fait pas semblant.
En effet, derrière cette pochette tout ce qu'il y a de poétique et de classique, se cache une oeuvre musicale intense, qui ne fait pas dans le romantisme tel que le conçoit par exemple
Tilo Wolff avec
Lacrimosa, qui avait émergé à la même époque. La qualité musicale n'est pas la même non plus. Das Ich ne fait pas dans l'introspection, au contraire, ils choisissent une approche plus violente dans le fond, même si la forme n'a rien de metal. Entre un côté martial qui surgit de l'ombre pour prendre l'auditeur à la gorge et des passages syncopés à donner le tournis, c'est un tourbillon sonore auquel les musiciens nous convient, avec une pointe de sadisme car la mélodie est présente, mais laisse souvent la place à une espèce de chaos, mené par le chant de Ackermann.
Ce dernier est éblouissant. Tour à tour mélodieux ou agressif, il attire immanquablement l'oreille, que ce soit avec un phrasé quasi hypnotique (
Kain Und Abel, petite perle à la fois martiale et épique) ou une arrogance à peine dissimulée ([i]Gottes Tod, autre chef d'oeuvre, malsain au possible). Ackermann pose sa voix avec intelligence sur les compositions de Kramm, qui n'est pas en reste au niveau de l'imagination. Capable de répéter des rythmes inlassablement, jusqu'à ce qu'ils deviennent effrayants (
Es Ist Ja Krieg), il est également capable de chercher les constructions plus ambitieuses, proches parfois d'un mini opéra joué en moins de huit minutes, riche et varié, comme le démontre un titre comme
Des Satans Neue Kleider, aux orchestrations discrètes et macabres. Aussi, un morceau comme
Frevel fait figure de bizarrerie, avec son piano léger comme une caresse.
Sans sauter du coq à l'âne, Das Ich se construit un univers qui lui est propre, sans se soucier de ressembler à une autre formation ou de se fondre dans un courant précis. Il accentue cette différence par ce climat d'angoisse qu'il distille tout du long, mais avec parcimonie, pour éviter de surcharger des morceaux souvent plus complexes qu'ils n'y paraissent. Enivrant, séduisant, glaçant et efficace, Die Propheten est un album subtil, qui se dévoile à mesure qu'on l'écoute, en boucle, car il est en plus terriblement addictif.
Si Douglas Adams avait trouvé le raccourci parfait en définissant le nombre 42 comme réponse universelle à toutes les questions, il convient ici d'affiner un peu les choses et de dire, par exemple, que Das Ich est le groupe idéal pour faire le pont entre le metal et la scène batcave allemande des années 90 car il comporte des éléments susceptibles de plaire à bon nombre d'entre vous, même si la musique est en-dehors de vos sentiers habituels. Noir, profondément organique malgré les sons électroniques, die Propheten est un album tout simplement remarquable. Un coup de maître, comme de nombreuses formations rêvent d'en produire au moins une fois dans leur carrière. Chapeau bas messieurs.